Le corps en forme


Dans cette société de l’image, l’individu a besoin d’affirmer sa différence ou la spécificité de son mode d’être. S’appuyant souvent sur l’excentricité, la distinction devient un phare identitaire pour s’assurer d’être dans la norme. Parce qu’être différent signifie que l’on adhère à la valeur commune : devenir la personne d’exception qui incarne le modèle de performance. Le corps devient ainsi l’étalon d’un projet de vie. Instaurer une nouvelle manière d’être, de faire et de la rendre populaire permet de renverser la considération triviale d’activités plus marginale à une époque donnée. Par exemple, les chorégraphies artistiques et sans contact ont longtemps été considérées sans valeur et rabrouées par les communautés de praticiens d’arts martiaux. Cependant, sa grande popularité émergente dans une société de l’image en a fait une pratique très appréciée et désirée par les nouvelles générations. « Les réelles prouesses acrobatiques contreviennent à l’absence de combat dans ce karaté d’un nouveau genre qui, depuis, s’est largement développé, et a gagné au moins partiellement ses lettres de noblesses1.

Il s’agit en fait d’une quête de prestige qui trouve son salut dans le regard des autres. Tout un chacun participe à cette logique mutuelle que Goffman2 explique bien que dans La mise en scène de la vie quotidienne. Les industries de l’image encouragent donc la professionnalisation de l’exceptionnel. Pour Héas, « l’excellence corporelle désigne, ici, cet engagement dans une démarche professionnelle de valorisation d’une virtuosité à même le corps3 ». Être reconnu en tant que référence unique, voilà la valeur suprême. Le comportement et le corps des individus sont maintenant le reflet d’une société qui valorise la performance plus que tout. Toujours dans le créneau des praticiens d’arts martiaux, Gaurin4 explique la difficulté de changer les gens pour leur inculquer d’autres types de valeurs. Les jeunes générations de praticiens aspirent davantage à façonner leur image qu’à travailler leur docilité à la manière des vieilles traditions. « Le travail sur les mots de la pratique et de l’enseignement est difficile. C’est sans doute le plus difficile. Car il est dur d’échapper au consensus sur les mots qui ont pris valeurs dans l’inconscient collectif5 ». Ce qui signifiait être vrai ou authentique pour les générations précédentes n’est plus défini de la même façon aujourd’hui. L’authenticité est désormais la manière de s’intégrer et de se hisser parmi les performants. L’indice de cette authenticité ou du « vrai soi » passe par la maîtrise de soi et la contenance de soi qui confirme l’intégration des valeurs dominantes de la société par le corps. Ce même corps projette une image qui est révélée dans l’interprétation que les autres en font, ces autres qui confirment ou infirment notre éligibilité au statut de performant. Poirier6 décrit cette confirmation dans son enquête sur les surfeurs : « Il y a une sagesse véritable dans le pouvoir des gens qui maîtrisent leurs gestes et leurs pensées. C’est ce même pouvoir […] qui fait que certains sont à même de surfer, calmes et en équilibre, fidèles à eux-mêmes indépendamment des conditions environnantes, sur la mer ou dans la vie en général, et que d’autres semblent ne jamais pouvoir y arriver7. »

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Dans le cadre de cette société de l’image, il devient légitime, selon Fraser8, de poser l’hypothèse suivante : « le corps est-il devenu l’ultime vecteur d’identification à soi ?9 ». Sans trancher définitivement la question, nous pouvons affirmer que le reflet de l’image qui est renvoyé à l’individu est un indicateur fort de ce qu’il pense de lui-même. Le jugement d’autrui est générateur d’un sentiment qui prime sur la plupart des critères objectifs qui peuvent être avancés. « L’homme ne réagit jamais à l’objectivité des choses, c’est la signification qu’il leur attribue qui détermine son comportement10 ». La compréhension et surtout l’interprétation de nos propres expériences vécues déterminent les valeurs que nous possédons à un moment précis de notre vie, et ceci est en constante évolution, formant ainsi notre attitude et notre autoréflexion face aux répercussions émotives du reflet de notre image. « [Pour l’individu,] sa perception de l’événement est en quelque sorte sa vérité. C’est à notre perception que […] nous vendons nos inquiétudes, nos doutes11 ». Et face à cette pression sociale, chacun refuse de perdre la face. Alors pour ne pas la perdre, ou encore pour redorer le blason de son image, il suffit, comme le veut l’adage populaire, de se reprendre en main afin de vivre une « transformation de soi » toujours dictée par le mythe salvateur du héros.

Ainsi, le rapport au corps est d’une importance capitale pour comprendre le phénomène d’adhésion aux images qui mène à l’intégration des normes de performance. Ce phénomène d’adhésion va également au-delà du jugement que les autres ont sur l’individu. Il comprend les technologies qui transmettent les images et avec lesquelles les personnes interagissent. Les technologies de l’information et de la communication sont des extensions de notre corps, des extensions pour voir, entendre, sentir et penser12. Par exemple, devant l’écran, le corps du spectateur suspend partiellement sa motricité, diminue sa perception proprioceptive, se confine dans un état d’affectivité morcelé, puis s’abandonne à une continuité imaginaire13. Cette continuité permet au spectateur de se projeter dans un imaginaire où le corps d’un autre a le potentiel de devenir son avatar. Les valeurs et les caractéristiques des personnages sont projetées sur le corps14.

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Même celles qui semblent les plus anodines participent à une symbolique. L’image est un support matériel qui englobe le spectateur et par lequel il s’adapte. Quelque part, la participation à l’image par l’interaction virtuelle est une pratique qui comble un désir de réunification entre le corps et l’esprit, soit entre le corps qu’il possède et celui montré comme désirable. Au moment de l’interaction, la personne a l’occasion de faire sien cet autre corps si désiré, assimilant les valeurs de cet autre par la même occasion. Même si ces images sont virtuelles et imaginaires, elles n’existent que grâce à l’esprit. Le cinéma, la télévision, les jeux vidéo, l’Internet et les réseaux sociaux sont, dans une société de l’image, des vecteurs importants pour le partage des valeurs de performance et l’intégration des normes d’excellence. Par leur interaction, les spectateurs sont ceux qui donnent vie à une histoire parce qu’ils sont entraînés dans des états émotionnels et moraux15. Ces états varient beaucoup selon les récits et les spectateurs, mais les messages, les publicités et les récits existent en variétés et en quantités pour tous les goûts. Chacun accède à un moment ou à un autre à la formulation du mythe qui correspond à ses codes culturels de préférence.

© Olivier Bernard (Ph. D.), 2017


Références

1 Héas, S. (2010), ), Les virtuoses du corps ; Enquête auprès d’êtres exceptionnels, Paris : Max Milo Éditions, p. 165.

2 Goffman, E. (1973), La mise en scène de la vie quotidienne , Paris : Éditions de Minuit

3 Héas, S. (2010), op. cit., p. 19.

4 Gaurin, O. (2001), Comprendre l’aïkido, Paris : Budo Éditions.

5 Idem., p. 308.

6 Poirier, J. E. (2000), Hopupu, les délices de la glisse, Montréal : Éditions Septentrion, p. 111.

7 Idem., p. 158.

8 Fraser, P. (2014), Corps idéal, corps de rêve ; parcours d’un corps socialement acceptable, Paris : Éditions V/F, p. 7.

9 Idem.

10 Le Breton, D. (2003), Anthropologie du corps et modernité , Paris : Éditions Quadrige / Presses Universitaires de France, p. 218-219.

11 Riedrich, Y. (2004), Le mental dans tous ses états ― Mythe et réalité du psychologique de la préparation mentale chez le sportif, Paris : Éditions Chiron, p. 221-222.

12 Michel, B. (2000), Corps colonisé, imaginaire dépossédé, in Flintz Claude, Les imaginaires du corps ; tome2 ; Arts, sociologie, anthropologie, Pour une approche interdisciplinaire du corps, Paris, Éditions L’Harmattan, pp.371-380.

13 La Chance, M. (2006), Capture totale matrix ; Mythologie de la cyberculture, collection InterCulture, Québec : Les presses de l’Université Laval.

14 Guigou, M. (2000), Corps et société ; Mise en perspective d’une sociologie du corps, in Flintz Claude. Les imaginaires du corps ; tome2 ; Arts, sociologie, anthropologie, Pour une approche interdisciplinaire du corps, Paris : Éditions L’Harmattan, pp.177-193.

15 Esquenazi, J.-P. (1994), Film, perception et mémoire, Paris : Éditions L’Harmattan.


Le corps en forme