Le corps et ses représentations / Le corps en forme


Introduction Industrie Excellence Mythe Image normée T’es une machine ! Identification Conclusion

« La production des images médiatiques qui associent le corps à la machine ne sont donc plus à mettre en évidence, mais bien à considérer comme partie intégrante de notre registre culturel. » Ce mythe de la performance vient également avec une aspiration : la promesse de la liberté par la maîtrise de son corps. Paradoxalement, les critères de la libération du corps sont les limites normatives les plus sévères de notre époque. « S’il existe un corps libéré, c’est un corps jeune, beau, physiquement irréprochable1. »

La conception actuelle du corps est donc la machine aux résultats quantifiables. Chaque personne a intégré, selon une intensité variable, la responsabilité individuelle de correspondre aux caractéristiques de l’image quasi déifiée de la personne en forme, attirante sexuellement et aux indices de possession de la réussite économique et sociale. Mais si la machine a besoin de réglage, de réparation et de supervision technique, la personne-machine a besoin également de repères, d’outils et de savoir-faire pour l’entretenir et demeurer performant. Le guide de fonctionnement de prédilection de ce corps est assurément celui de la technique et du chiffre. Les guides d’alimentation, de la mise en forme et de connaissances biomécaniques sont alors les grimoires des contemporains. Nos conceptions actuelles du corps sont liées à la montée de l’individualisme en tant que structure sociale, à l’émergence d’une pensée rationnelle positive et laïque sur la nature, au recul progressif des traditions populaires locales, liées aussi à l’histoire de la médecine qui incarne dans nos sociétés un savoir en quelque sorte officiel sur le corps2. Toutefois, les besoins de l’homme sont plus que ceux que l’on accorde au corps machine, image typique de notre époque. « L’incapacité de la médecine à répondre à toutes nos demandes et à tous nos maux nous pousse à aller demander les services de guérisseurs ou de magnétiseurs, de cartomanciens ou d’astrologues3. » Comme nous le disions plus haut, le corps est plus que ses images. Il possède une dimension interactive avec les images qui doivent replacer ce corps dans ce que la personne considère être le fonctionnement du monde, un corps qui existe dans la cohérence d’un tout.

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Cette vision globale du monde, qui s’apparent souvent à une compréhension ésotérique, appartient à chacun et où l’individu est considéré comme le seul responsable de la cohérence qu’il y trouvera. Dans cette réalité postmoderne de l’individu, chacun cherche en lui-même ce qu’il trouvait auparavant dans le système social de sens et de valeurs où s’inscrit son existence. La quête de sens de chacun est donc fortement individualisée4. Les images produites socialement par les industries médiatiques jouent ainsi un rôle de sécurité temporaire dans une structure identitaire constamment en chantier. Pour l’individu, se projeter dans un univers imaginaire de sens permet de faire exister un sens univoque pour un temps. En fait, lorsque l’esprit se verrouille dans un rapport à soi cautionné par la raison, alors notre rapport au monde s’en trouve définitivement modifié. L’esprit tend à s’absorber en lui-même plutôt que de s’ouvrir sur l’indéterminé, il devient alors difficile d’échapper au registre des représentations que nous avons créées5.

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Les gens ont besoin de ressentir cette impression de réalité. « Un monde possède la plus grande cohérence lorsqu’il échappe à toute saisie externe : il ne peut être éprouvé et pensé que de l’extérieur ― c’est ainsi que s’installe le sentiment du réel6. » En fin de compte, l’individu ne connait le monde que par ses rêves et ce qu’il en imagine. L’esprit humain n’a pas le privilège d’appréhender le monde dans sa totalité. Il a toutefois la possibilité de se le représenter comme tel, entre autres, par les mécanismes que proposent les médias de l’image. Les images du corps que les gens portent et reproduisent sont alors en grande partie orientées par le contexte social dans lequel ils évoluent. Pour caricaturer l’imaginaire collectif sur le corps, les individus sont des robots avec des pièces de rechange jusqu’à leur obsolescence. « Le corps […] n’est plus tout à fait le visage de l’identité humaine, mais une collection d’organes, un avoir, une sorte de véhicule dont se sert l’homme et dont les pièces sont interchangeables avec d’autres de même nature, moyennant une condition de biocompatibilité entre tissus7. »

© Olivier Bernard (Ph. D.), 2017


Références

1 Le Breton, D. (2003), Anthropologie du corps et modernité , Paris : Éditions Quadrige / Presses Universitaires de France,  p. 10.

2 Idem., p. 8.

3 Riedrich, Y. (2004), Le mental dans tous ses états ― Mythe et réalité du psychologique de la préparation mentale chez le sportif, Paris : Éditions Chiron,  p. 131.

4 Le Breton, D. (2003), op. cit.

5 La Chance, M. (2006), Capture totale matrix ; Mythologie de la cyberculture, collection InterCulture, Québec : Les presses de l’Université Laval, p. 107.

6 Idem., p. 157.

7 Le Breton, D. (2003), op. cit., p. 234.


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