Le corps en forme


Comme nous venons de le voir précédemment, la relation que l’individu entretient avec son corps et les images produites socialement est complexe. Pour paraphraser Durkheim, le corps est plus que la somme de ses images. Cela signifie évidemment qu’une personne est quelque chose de plus que son corps. Les images médiatiques qui montrent des corps modelés et transformés ont bien entendu des effets sur les réflexions des gens face à leur propre corps. Outre la relation amour/haine par rapport à la fonction normative du mythe portée par les images, les individus vivent d’autres réalités plus prosaïques grâce à la présence de ces mêmes images.

Par exemple, l’image qu’une personne a d’elle-même est en réalité une combinaison interactive entre une référence idéelle, le jugement de son reflet dans le miroir et ce qu’elle interprète du regard des autres sur cette même apparence. Cette combinaison a des effets déterminants sur l’attitude d’un individu1. Il le ressent jusque dans son corps. En fait, la représentation de la posture à laquelle une personne s’identifie possède une grande importance. Plusieurs muscles relèvent d’une motricité involontaire qui organise le tonus du corps en fonction de l’attitude produite par l’image de référence2. Invariablement associée à un modèle, cette image de référence constitue la quintessence d’une motivation et est celle à laquelle la personne souhaite ressembler. Lorsqu’une personne a une bonne image d’elle-même, c’est que son attitude montre qu’elle s’est rapprochée considérablement de son image idéale, au départ, véhiculée par les médias et construite par les codes de sa culture.

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Le corps est donc aussi ce qu’en font et disent les gens eux-mêmes. Par ce qu’ils vivent, les individus participent à la création d’images qui viennent nourrir les clichés, les stéréotypes, mais aussi les modèles médiatiques qui servent de raccourcis pour transmettre des valeurs sociales. Les gens utilisent des métaphores somatiques pour parler de leur corps. Par exemple, l’expression « j’ai la tête dans un étau » rapporte l’effet d’un mal de tête, « je me sens invincible » peut exprimer la confiance qu’apporte la sensation d’être dans une forme exceptionnelle, et « on dirait que j’ai passé la nuit dans le caniveau » est habituellement associé à l’impression du reflet de notre image dans le miroir après une dure nuit. Ces métaphores rendent visible la matière du corps là où la description physiologique et les processus biologiques de l’organisme ne parviennent pas à mettre en mot la somme des informations que l’esprit combine pour rendre compte de l’état du corps. La description de ces états est d’une grande importance parce que ce qui est vécu et exprimé individuellement correspond à une réalité sociale, partagée par tous. Il n’y a qu’à voir les publicités qui offrent des médicaments contre le rhume pour voir des images de tête dans un étau, ou encore des aiguilles enfoncées dans les chairs du dos qui symbolisent des douleurs lombaires.

Les gens ont un besoin de ressentir le monde de manière holistique selon une compréhension et une reconstruction intellectualisée. Les images, qu’elles soient imaginées individuellement ou proposées par les médias, offrent ce raccourci. Selon Le Breton, une personne qui visualise, imagine ou rêve son corps retrouve sa dimension symbolique. Cette reconstruction de l’image de soi pour soi, permet à l’individu de reprendre possession de ce qu’il pense de lui, pour ainsi retrouver la motivation et le potentiel de mobiliser des ressources grâce à son imaginaire3.

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Alors, bien que les images offrent des modèles qui orientent les comportements et des raccourcis pour échanger sur les sensations vécues du corps, celui-ci demeure avant tout une insaisissable dynamique mouvante qui est propre à chaque personne. L’unicité du corps humain rend impossible la dissociation de ses composantes (sexe, sang, organes, peau, etc.) et par la même occasion consacre son irréductibilité matérielle. Il doit être pris comme un tout pour avoir une chance de le comprendre4. Les images demeurent des balises normatives qui n’existent et qui n’évoluent que parce qu’il y a une dynamique sociale et des interactions humaines qui les portent.

© Olivier Bernard (Ph. D.), 2017


Références

1 Valerant, R. J., Losier, G. F. (1994), Chapitre3 ; Le soi en psychologie sociale : Perspectives classiques et contemporaines, in Vallaerant, Robert J., Les fondements de la psychologie sociale, Montréal : Éditions Gaëtan Morin, p. 121-192.

2 Harvey, J. F. (2013), Jean-François. (2013), Courir mieux, Montréal : Les Éditions de l’Homme.

3 Le Breton, D. (2003),

Anthropologie du corps et modernité , Paris : Éditions Quadrige / Presses Universitaires de France, p. 218-219.

4 Andrieu, B. (2006), « Quelle épistémologie du corps ? », Corps, no 1, p. 13-21 [14], URL : http://bit.ly/2yVj7B2.


Le corps en forme