Le corps en forme


Parler du corps, en science, c’est aussi et surtout parler de soi et de son époque. Il n’y a rien de plus illusoire que de se croire à distance du discours que l’on tient sur les corps que l’on observe. La nécessité de cette distance se trouve dans « une obsession optique de voir l’intérieur de la production des modèles1. » L’image du corps est donc impermanente parce qu’elle est tributaire d’un sens qui change et qui évolue au gré des sociétés. Le corps n’existe que construit culturellement par l’homme. Si parfois le corps est quelque chose qui semble aller de soi, il s’agit d’une évidence dont le centre est vide : « un creuset du sens que chaque société forge à sa manière, avec des évidences qui ne sont telles que pour le regard familier qu’elle suscite2. »

Aussi, les pratiques corporelles sont trop souvent analysées sous le couvert de la bienséance. « Elles oscillent entre banalisation et outrage aux bonnes mœurs3. » L’étude de ces pratiques questionnent et rendent compte davantage de l’état de nos sociétés lorsqu’elles ne sont pas bridées, ne serait-ce que pour souligner le fait que certaines pratiques sont plus acceptées et que les contemporains adoptent une attitude moins prude. Par exemple, les scènes ou les images de violence demeurent une interprétation de violence4. Parler du corps, c’est parler d’un objet en mouvement et en constant évolution. Il s’agit de faire une épistémologie de l’objet qu’est le corps et non l’épistémologie d’une discipline.

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En tant qu’objet interdisciplinaire, le corps demeure indéfini théoriquement de par le croisement des multiples modèles qui tentent de l’enfermer entièrement dans une explication unique. Le corps demeure invariablement un objet mobile, dynamique et vivant dont la connaissance est sans cesse en émergence. Il est en perpétuel évolution physique et symbolique. Bref, le corps échappe constamment à la catégorisation que les disciplines en ont faite au fil de l’histoire. La seule chose qu’il soit possible de retenir de ces catégorisations, c’est l’image que la société projette par le façonnement des corps à un moment donné de son histoire. Le corps n’est rencontré que par des analyses à des moments spécifiques du temps par la description de fragments et de gestes relatifs à des pratiques5.

En tant qu’objet d’étude, le corps est créé par le regard, la méthode et la technique utilisée pour délimiter des dimensions physiques, symboliques et imaginaires que les personnes n’identifient pas nécessairement de manière consciente lorsqu’ils parlent de leur corps. Et c’est pourquoi, une culture donnée produit le corps dans un ensemble de représentations, de modes de structuration que les sciences humaines et sociales modélisent, soit par une observation participante, soit par une métacognition des pratiques corporelles inconscientes6.

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De plus, il faut éviter de comprendre le corps comme un objet naturel. Le concept de nature est un discours sur les mythes de notre propre société. La réalité naturaliste a été créé par les scientifiques eux-mêmes et ne s’enracine pas dans la nature, ni par opposition à la culture.

© Olivier Bernard (Ph. D.), 2017


Références

1 Andrieu, B. (2006), « Quelle épistémologie du corps ? », Corps, no 1, p. 13-21 [14], URL : http://bit.ly/2yVj7B2, p. 15.

2 Le Breton, D. (2003), Anthropologie du corps et modernité , Paris : Éditions Quadrige / Presses Universitaires de France, p. 8.

3 Héas, S. (2010), Les virtuoses du corps ; Enquête auprès d’êtres exceptionnels, Paris : Max Milo Éditions, p. 240.

4 Poirier, J. E. (2000), Hopupu, les délices de la glisse, Montréal : Éditions Septentrion, p. 11.

5 Andrieu, B. (2006), op. cit.

6 Idem., p. 15.


Le corps en forme