Le corps et ses représentations / Le corps en forme


Introduction Industrie Excellence Mythe Image normée T’es une machine ! Identification Conclusion

Si les industries de l’image proposent des modèles de corps, c’est qu’il existe un décalage entre les corps que la majorité des individus possèdent et l’idéal présent dans les médias. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder les personnes qui servent de modèle dans les magazines et les publicités télévisées ou sur Internet. Même les dessins animés destinés aux enfants sont la plupart du temps truffés de modèle de corps irréalistes. Cette distance entre les corps possédés et ceux présentés comme désirables exerce une tension et des frustrations chez les individus. Cette tension est vécue de différente manière pour chacun, et ce, pour des raisons diverses. Cependant, outre la frustration que cet écart engendre, l’image de perfection inatteignable aliène les gens, en grande partie de manière inconsciente, pour qu’ils orientent leur comportement afin de ressembler à des émulations imparfaites du modèle.

Cette relation à l’image d’un corps idéal est simultanément composée d’amour et de haine, dont les proportions varient pour chaque individu. Parce qu’elle existe par l’esprit, cette image semble la référence sur un réel qui est impossible à atteindre. Par le fait même, cette référence devient aussi inaltérable, de là sa dimension aliénante. À ce sujet, Le Breton ajoute que « les images consolent de l’impossibilité de se saisir du monde1 ». Prises dans leur globalité, les images du corps véhiculées par les médias, et grandement nourries par les nombreuses cultures populaires, sont justement caractérisées par une relation ambiguë d’un type amour/haine, parce qu’elles correspondent à des archétypes déjà présents dans l’esprit des gens. Ces mythes et ces archétypes présents dans la sémantique des images semblent « surgir à la manière de réminiscences involontaires, ce qui est le propre des images appartenant à l’inconscient2 ». Ce n’est donc pas une surprise si les images et les vidéos romancées influencent et prennent le pas sur la réalité. Cela signifie que les gens qui font leur l’interprétation romancée proposée dans certains médias préféreront les visions du monde préalablement romancées ou s’affaireront à modifier leur vision de la réalité, voir même être dans le déni, pour assurer la cohérence avec leur référence morale toujours romantique. Ainsi, les parcours biographiques romancés par les films et déformés par la mémoire historique prennent des largesses avec la réalité vécue3. L’image du corps parfait est ici inséparable du mythe du héros : la personne qui subit une transformation pour atteindre les valeurs prônées par son groupe d’appartenance. Une telle interprétation de la réalité force la réécriture virtuelle de ce qui a été vécu et de ce qui est désiré comme expériences futures.

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Ceux qui participent à la reproduction des modèles, par l’incarnation de personnages dans des récits, sont magnifiés autant par les médias que par les gens qui les adulent. Sans être eux-mêmes des modèles de perfection, ils représentent souvent des talents exceptionnels et sont capables de prouesses physiques ou intellectuelles qui suscitent la réalisation d’entrevues, de publicité ou de films.

À ce moment précis, l’image qui est produite à partir de ces personnes est déshumanisée pour en faire un modèle romancé et détaché du monde réel. L’image est reléguée au panthéon des références mythiques sur le corps, comportant la profondeur de réinterprétation que nécessite la fonction du mythe afin d’incarner les seules valeurs morales admises au temple des imaginaires collectifs. Par exemple, les films qui relatent des exploits de personnes aux capacités extraordinaires ont bercé l’imaginaire de générations de spectateurs. Certains personnages ont démultiplié les engouements pour des activités spécifiques et même suscités des carrières. Héas explique ainsi : « Le destin de […] ceux que j’ai interviewés au cours de mon enquête, s’est construit à partir d’un film de Bruce Lee, Jackie Chan ou de Jean-Claude Van Damme4. »

Dans une certaine mesure, les gens sont conscients que c’est ridicule de tenter de ressembler à l’image du mythe. Sans pouvoir l’expliquer, ils savent que le modèle est inatteignable, mais ne le nie pas néanmoins. Les contestataires ne font que ridiculiser ceux qui le prennent trop au sérieux. Inconsciemment, le modèle est attirant, ce qui légitime son utilité et empêche, dans un sens, la destruction de l’image du mythe. Imiter les caractéristiques ou les prouesses exagérées des icônes médiatiques suscite donc des réactions qui varient de l’admiration à la condamnation, mais la tolérance semble la norme établie. Concrètement, la pratique d’émulation du mythe est réduite par autrui à du divertissement, un amusement ponctuel ou une situation festive. Héas résume ce que vivent les personnes porteuses de l’idéal du modèle et de l’image de perfection. « À les écouter, ces pratiques corporelles ne sont pas considérées à leur juste valeur, elles sont même ridiculisées. […] Le niveau des prouesses est minimisé.

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La dégradation sociale de ces techniques provient de la méconnaissance de la part des néophytes, des amalgames possibles et du cinéma qui les survend. […] Cette situation les valorise grâce à une singularité qui attire les regards, mais cette spectacularisation a augmenté l’écart entre les usages communs du corps et ces prouesses5 ». Ces personnes, considérées comme des exceptions, mais surtout comme des outsiders, font de leur corps des usages de domination symbolique. « À chaque profession, chaque spécialité corporelle, sont repérables moins d’une dizaine d’experts reconnus et patentés6 ». Cette situation les valorise grâce à une singularité qui, d’un autre côté, les marginalise et effraye certaines personnes, parce qu’ils sont en dé calage avec la norme. Ils sont simultanément des modèles et des stigmates pour la majorité parce que dans les deux cas ils représentent des extrêmes désirés et condamnés7. Pensons, par exemple, aux sportifs de haut niveau, aux mannequins, aux « nez », aux contorsionnistes et tous ceux qui sont simultanément vus comme des extrêmes de la performance et des phénomènes de foire.

© Olivier Bernard (Ph. D.), 2017


Références

1 Le Breton, D. (2003), Anthropologie du corps et modernité , Paris : Éditions Quadrige / Presses Universitaires de France, p. 204.

2 Aknin, L. (2015), Star Wars ; Une saga, un mythe, Paris : Éditions Vendémiaire, p. 193.

3 Héas, S. (2010), Les virtuoses du corps ; Enquête auprès d’êtres exceptionnels, Paris : Max Milo Éditions.

4 Idem., p. 19.

5 Idem., p. 162-164.

6 Idem., p. 24.

7 Idem.


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