Tradition et modernité  |  La ville  |  Les rues  |  La modernité  |  L’intimité  |  La pauvreté


Comme nous l’avons expliqué précédemment, il est difficile de rester anonyme dans une ville qui affiche le nom du propriétaire sur un tableau à l’entrée du quartier. Le rapport à l’intimité est également bien différent que celui à lequel nous sommes habitués au Québec. En effet, les critères d’un futur acheteur québécois dans le choix d’une maison ou d’un appartement sont en partie liés à l’intimité. Au Québec les vendeurs vantent l’insonorisation de la construction et la grande luminosité grâce à la fenestration, faisant de ces caractéristiques des marques de la qualité d’un logis; à Kyoto, on n’en fait même pas mention.

Il faut peut-être explorer les habitudes québécoises à travers le regard d’un Québécois d’adoption pour comprendre à quel point notre rapport avec l’extérieur est primordial : « Il m’arrivait, au tout début de mon séjour, de m’asseoir sur un banc public pour regarder les gens passer d’une pièce à une autre dans leur maison. Ce n’était pas du voyeurisme. J’étais si étonné d’une telle transparence […] Moi qui venais d’un pays où ce qui se passe à l’intérieur ne doit jamais se retrouver à l’extérieur, j’étais ahuri.  »

Ce paradoxe entre le regard et le son n’est pas le seul. Si les yeux ne peuvent entrer dans les résidences, ils peuvent toutefois tirer des conclusions selon ce qui est accroché au balcon. Les sécheuses sont très rares à Kyoto et les vêtements sont mis à sécher sur des pôles à l’extérieur. Souvent les futons sont également étendus avec de grosses pinces pour les aérer.

À l’instar de ce que décrit Dany Laferrière, le Kyotoïte en visite au Québec aurait lui aussi tout une surprise puisque son rapport avec l’extérieur est tout autre : les fenêtres sont givrées et l’insonorisation est absente. C’est donc dire qu’il est impossible de voir l’extérieur à moins d’ouvrir la fenêtre. Si ce n’est pas une vitre givrée, ce sera de lourds rideaux ou des volets qui permettront aux habitants de fermer leur espace aux regards extérieurs. À Kyoto, il n’y aucun moyen de voir l’intérieur, ce qui donne une impression d’intimité étonnante. Paradoxalement, il n’y aucune barrière pour le son qui passe remarquablement bien à travers les murs peu isolés des maisons. Si le regard est privé, le discours est public. D’où l’habitude de parler sans élever la voix, ce que les mères apprennent très tôt aux enfants à faire. Cette façon de parler s’observe ensuite partout dans les transports en commun ou dans les files d’attente : les Japonais communiquent à voix basse. S’exprimer à voix haute est un manque de respect dans la culture japonaise. Et cela s’apprend très tôt, à la maison.


Alors que les cordes à linge, au Québec, disparaissent des appartements et maisons, les balcons japonais en disent beaucoup sur leurs propriétaires : on peut savoir si la personne est en couple, le nombre d’enfants et leur âge, déduire le revenu de la famille en voyant passer quelques vêtements griffés. Finalement, le passage quotidien ou bi-heddomadaire des vêtements à l’extérieur, nous apprend également comment est tenue la maison. Et cela est discrètement remarqué par les habitants des quartiers résidentiels.

À Kyoto, l’anonymat est impossible, alors que l’intimité est vécue bien différemment. Cette proximité est nécessaire : les réseaux de nettoyage du quartier viennent vite solliciter le nouveau propriétaire qui doit s’impliquer dans la vie communautaire de son coin. S’il est impossible de le faire, on fournira quelques yens à une personne disponible qui donnera davantage de temps à la communauté pour combler cette absence. Ainsi aucun membre de la communauté n’est pénalisé par l’absence d’un habitant du quartier.

__________
Valérie Harvey
Doctorante en sociologie, elle s’intéresse principalement aux transformations de la famille qui influencent l’égalité entre les hommes et les femmes. Elle s’est plus spécifiquement penchée sur le Québec, le Japon et l’Islande.

_