Dans le milieu dans lequel j’évolue, le milieu universitaire, et spécifiquement dans celui de la sociologie, la réalité sociale est plus souvent qu’autrement une théorisation de la réalité, une mise en statistiques de ladite réalité. Qu’on nous dise, à travers de savants travaux, que telle situation sociale est due à tel ou tel phénomène est une chose fort intéressante, mais si ces travaux ne nous montrent pas de visu les conditions de vie de telles ou telles tranches de la société, à quoi sert la sociologie ?

Je pourrais évidemment ici vous servir toutes les théories sociologiques possibles, depuis Émile Durkheim et Max Weber, en passant par Pierre Bourdieu et Michel Foucault, jusqu’aux sociologues qui n’en finissent plus de théoriser, dans leur bureau, sur la stratification sociale, et qui rédigent des articles « scientifiques » pour des revues de sociologie dites scientifiques qui ne sont lues que par quelques cinquante personnes.

À mon avis, et cet avis n’engage que moi-même, la sociologie doit se rendre sur le terrain et rendre compte des réalités sociales les plus diverses (faire de la sociologie avec ses pieds), depuis l’exploité (celui/celle qui n’arrive pas à s’en sortir, malgré un boulot au salaire minimum) jusqu’à celui qui exploite (l’entrepreneur devenu le symbole de la réussite sociale). La sociologie doit surtout se sortir du paradigme dans lequel elle s’est enfoncée, soit celui du genre et de l’identité. La sociologie doit retourner à ce qu’elle sait le mieux faire, et qui est sa grande force, à savoir la notion de classe sociale. Surtout, elle ne doit plus théoriser sur les classes sociales, mais les montrer dans toutes leur dimensions.

Je suis sociologue, et je suis également détenteur d’un doctorat en sociologie. Une fois que j’ai eu terminé mon doctorat, j’ai cru qu’il me suffirait de faire de la sociologie en théorisant la société. Mal m’en pris, car il est impossible de théoriser la société, car la société est un phénomène d’une telle complexité qu’il ne peut être théorisé. Ici, nous sommes loin de la physique qui se penche sur des phénomènes qui peuvent se résumer à des équations. Et comme il est impossible de résumer la société à des équations, il faut donc faire de la sociologie autrement.

Et comment fait-on de la sociologie autrement ? En allant sur le terrain, en relevant ce qui semblerait, pour les puristes de la sociologie, de l’anecdotique, car c’est souvent dans l’anecdotique qu’il est possible d’identifier adéquatement les travers du système. Autrement dit, plutôt qu’adopter une démarche déductive, adopter une démarche inductive pour tenter d’en dégager des schémas récurrents.

À ce sujet, certaines personnes m’ont vivement critiqué à propos de la prise de position que j’effectue dans un documentaire que j’ai réalisé à propos de la précarité, surtout sur le choix de certaines séquences montrant des personnes démunies et sans domicile fixe. En fait, si vous voyez des personnes démunies et sans domicile fixe dans ce documentaire, c’est qu’elles sont là pour rappeler à chacun d’entre nous, que l’ascenseur social est en panne et que la rue se trouve toujours près du rez-de-chaussée, là où s’arrête l’ascenseur…

Lorsque le président de la CSN (Jacques Létourneau) et la présidente de la CSQ (Louise Chabot) nous décrivent en quoi consiste réellement la précarité, leur point de vue sur la chose est plus qu’important, car ils sont en contact direct avec cette réalité sociale qu’est celle du marché du travail et des mutations qu’il subit. Lorsque Lydia Arsenault et Isabelle Couture, des citoyennes comme vous et moi, nous disent comment elles sont affectées par cette transformation du marché du travail, et comment elles en vivent les impacts, il est difficile de remettre en question leurs propos.

Malgré toutes les définitions sociologiques que l’on pourrait proposer à propos de la précarité, il n’en reste pas moins qu’il y a actuellement le passage effectif d’une société de travailleurs salariés à une société de travailleurs à contrat, ou à leur propre compte, ou dans des emplois à salaire minimum, d’où le glissement du salariat au précariat. Certes, il est possible d’affirmer que les gens qui œuvrent dans le domaine des hautes technologies changent périodiquement d’emploi et qu’il s’agirait là d’un précariat. Certes, il est possible d’affirmer que les gens œuvrant dans le domaine des arts et de la culture sont des habitués des situations précaires, et qu’ils savent composer avec cette situation.

Cependant, lorsque les gens du secteur des hautes technologies changent régulièrement d’emploi, tout en conservant un revenu d’emploi supérieur à la moyenne, ce n’est pas du précariat, mais du salariat (un autre employeur verse un salaire). Quelle serait donc une définition adéquate du mot « précariat » ? En voici une : « Toute situation salariale diminuant de façon marquée le pouvoir d’achat d’un individu doit être considérée comme du précariat. » Autrement dit, le précariat n’est pas le fait de ne pas recevoir un salaire, mais a tout à voir avec le fait d’avoir des revenus insuffisants qui placent l’individu dans une situation précaire, autant économique que sociale.

Au total, la prise de position que me permet de faire ce documentaire, avec les témoignages d’intervenants de qualité, c’est non seulement de la sociologie de terrain, mais aussi le fait que la précarité gagne du terrain jour après jour, et qu’il faut cesser d’en faire un discours universitaire déconnecté de la réalité. Il y a des gens qui sont affectés par la précarité, et il ne s’agit pas d’un cas de figure universitaire, mais bien d’une réalité qui se vit au ras des pâquerettes.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2018