La disneylandisation du monde, même sur les terrains de camping

La culture populaire a ceci de particulier qu’elle est capable du pire et du meilleur. Hollywood nous a parfois habitué à des œuvres de grande qualité, mais nous a surtout habitué à des œuvres qui nivellent vers le bas. Les blockbusters, la plupart du temps, entrent dans cette catégorie. Et les blockbusters ont une particularité qui leur est propre : les produits dérivés. Les produits dérivés, essentiellement destinés aux enfants, permettent aux producteurs d’Hollywood d’engranger des centaines de millions de dollars en surplus, revendus aux grandes chaînes de restauration rapide et grands fabricants de jouets.

De là, survient la prolifération des artefacts de Hollywood, dans tous les endroits possibles, même ceux que l’on ne soupçonneraient pas de prime abord. La première photo ci-dessous est un plâtre géant du capitaine Jack Sparrow, personnage tiré des films « Pirate des Caraïbes », situé sur un terrain de camping au Québec.

La seconde photo ci-dessous, prise au Resort Viva Wyndham Maya à Playa Del Carmen au Mexique, est également représentative de la disneylandisation de tout ce qui est possible d’être disneylandisé.

Cette disneylandisation du monde, c’est ce que Sylvie Brunel, géographe et voyageuse, considère comme la propension à créer un peu partout des enclaves, balisées, destinées à ces populations itinérantes dans un temps limité, afin de leur offrir l’aventure en toute sécurité, la nature authentique au plus près du parking, la rencontre avec l’Autre assigné à résidence culturelle. « Nous rêvons, dit-elle, d’animaux sauvages mais gentils, de forêts vierges mais aménagées, de peuples primitifs mais accueillants ».

Le simulacre que proposent ces espaces d’un monde recomposé, est comme dans cette attraction de Disneyland Paris, qui vous propose un circuit en bateau et en musique sur tous les continents et dans toutes les civilisations du monde, plus exactement leurs stéréotypes éprouvés, les Mexicains avec sombrero et cactus, les Tahitiennes dansant le tamouré, les Japonaises en kimono et à Paris le Moulin-rouge et les danseuses du Crazy Horse…

« La disneylandisation consiste à transformer le monde en décor. Parfois le décor prend tellement de place qu’il oublie même qu’il est censé reconstituer une réalité : un mois dans l’année, on peut ainsi profiter d’une « plage » à Paris », ajoute Sylvie Brunel.

Car s’il est vrai que certains peuples doivent au tourisme et à l’audience qu’il leur a donné d’avoir recouvré certains droits sur leurs territoires ancestraux, la disneylandisation produit la plupart du temps des effets pervers sur les populations concernées. En Afrique, par exemple, des parts croissantes du territoire sont affectées à des parcs naturels au nom de la protection d’animaux qui finissent par proliférer au détriment des pâturages, et saccager les récoltes de ceux qui se voient ainsi exclus de leurs terrains de chasse ou de culture ou de nomadisme. Comme dit Rachid Amirou : « le tourisme de développement durable peut être un frein durable au développement des populations, comme si elles étaient assignées à résidence identitaire car, dans notre imaginaire, elles sont censées ne pas changer. »

Par exemple, au Québec, les terrains de camping, depuis trois décennies, ont une tradition bien établie : le Noël des campeurs. Il s’agit non seulement d’organiser un défilé où il y aura le Père Noël, mais surtout de mélanger dans ce défilé les principaux personnages des films à succès de l’heure. Il va sans dire que, la plupart des terrains de camping ne manquent jamais l’occasion de présenter Mickey Mouse et sa copine Minnie.

Et les minions, tirés du film Détestable moi ou Moi, moche et méchant, qui n’ont rien de mignons, qui pullulent également sur les réseaux sociaux, viennent, en quelque sorte, compléter le portrait.

En fait, quand on y regarde de près, c’est un peu comme s’il fallait que, même en vacances, les icônes et les artefacts de Hollywood avaient pour mission de coloniser le moindre moment de nos vies, comme si nous n’étions plus capables de les laisser là où ils sont, sur les écrans de cinéma et de télévision.

Le sémiologue du cinéma, Ignacio Ramonet, a eu une réflexion intéressante à ce sujet : « À l’heure d’Internet et de la révolution numérique, la question que se posent les citoyens n’est plus Sommes-nous manipulés ? », mais Comment sommes-nous mentalement influencés, contrôlés, conditionnés ? » [1] À notre avis, il n’est même pas certain que les gens se posent cette question, tellement l’inféodation aux codes culturels et iconographiques de Hollywood est accomplie. Il s’agit bien là d’une propagande silencieuse et d’une redoutable efficacité.

© Texte : Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue / 2018
© Photos : Pierre Fraser, excepté Mickey Mouse au Viva Wyndham Maya.

[1] Ramonet, I. (2004), Propagandes silencieuses, Paris : Éditions Galilée.

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