La naissance du vidéojournaliste

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Comme nous l’avons vu dans l’article précédent, les médias de masse, d’une certaine façon, ont presque couru eux-mêmes après leur propre perte. Mais, que s’est-il passé  pour en arriver à un tel résultat ?

Au début des années 2000, voyant que leur chiffre d’affaire commençait à chuter, les médias de masse ont fait appel à des spécialistes de l’Internet (généralement autoproclamés), qui leurs dirent alors de transférer leur contenu papier en ligne. Ce qu’ils firent pour la plupart et se croisèrent les doigts en se disant qu’ils avaient peut-être trouvé là une porte de sortie. À presque 20 ans de distance, il semblerait bien que cette approche se soit révélée tout à fait inefficace, surtout si l’on se fie à la débâcle accrue même dans les marchés les plus importants.

Par la suite, des consultants en média vinrent dire aux médias de masse qu’un site Internet ne doit pas être une simple réplique d’un journal papier, et qu’il doit être avant tout de type multimédia, c’est-à-dire qu’il doit combiner le son, l’image et la vidéo. Fort de cette nouvelle idée, les gestionnaires des médias de masse se sont faits la réflexion suivante : « Nous avons un département de photographie. Pourquoi ne pas équiper ces gens de caméras vidéo et d’équipement de captation audio ? Pourquoi seraient-ils incapables de faire la chose ? Après tout, ce ne seront que des images animées avec du son ? » De là, les gestionnaires des médias de masse ont cru que, du jour au lendemain, leurs sites s’animeraient d’une toute nouvelle vie et attireraient de nouveau cette clientèle qui les avait abandonnée. Bien mal leur en prit, mais ils ne le savaient pas encore.

Ce faisant, des hordes de photographes et de journalistes furent lâchés dans la nature à la recherche d’histoire à raconter, mais surtout d’histoire à filmer, à monter et à diffuser. Et ces photographes, désormais caméra à l’épaule ― la plus récente et la plus sophistiquée en matière de captation audio et vidéo (il ne faut jamais lésiner sur les moyens !) ―, furent confrontés à un tout nouvel emploi du temps. Les photographes devinrent en quelque sorte des jack-of-all-trades, des hommes à tout faire.  Une fois le matériel audio et vidéo recueilli, ils devaient par la suite revenir au bureau pour monter le tout. Cette situation ne perdura pas, car du moment où les ordinateurs portables devinrent de plus en plus puissants, on leur installa des logiciels d’édition vidéo, sans compter qu’on demanda à ces journalistes nouveau genre de se rendre dans le café le plus proche pourvu d’une connexion Internet, de monter leur reportage et de l’expédier à l’équipe de mise en ondes.

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, toutes les pages Internet des grands journaux, sur toute la planète, furent investies par le multimédia. La révolution Internet, pour les gestionnaires des médias écrits, était selon toute vraisemblance en marche. De leur côté, les médias écrits locaux, face à l’érosion progressive de leur lectorat, même en ne disposant pas des moyens financiers des grands médias, se mirent également à la page. Le rôle du photographe de presse, tel qu’on l’avait connu, était désormais presque scellé. Il devint cet homme-orchestre des médias écrits en mesure de presque tout faire, depuis la captation audio et vidéo, en passant par le montage, jusqu’à une certaine forme de post-production. Parallèlement à leur contrepartie écrite, les petits télédiffuseurs locaux, soumis aux pressions constantes de leurs conseils d’administration pour réduire drastiquement les frais d’exploitation, entrèrent dans la danse et équipèrent leur cameraman terrain de tout le matériel voulu.

Une fois le multimédia bien implanté sur les sites Internet des journaux écrits, les gestionnaires se dirent que le « vidéojournaliste » devait aller plus loin : il devait désormais raconter une histoire, exactement comme on le fait pour un documentaire. Ce faisant, toute personne susceptible de rapporter une histoire et travaillant pour un média écrit ― photographe, journaliste, reporter, éditeur ― devait désormais être équipé du meilleur équipement possible pour ramener des histoires qui seraient par la suite diffusées sur le site Internet du média en question.

Et c’est à la convergence de tous ces changements d’assignation successifs qu’est né le vidéojournalisme et le vidéojournaliste, cet individu capable de procéder à une bonne captation audio et vidéo, de scénariser une courte histoire, de l’éditer, de la monter, et de l’intégrer lui-même sur le site du média écrit pour lequel il travaille.

Et c’est là où les choses deviennent intéressante, car l’expérience semble indiquer qu’il est possible de faire ce genre de choses. Et non seulement l’a-t-elle montrée, mais elle a surtout mis en lumière le fait que tous peuvent arriver à raconter une histoire, mais que dans le même souffle, tous ne sont pas en mesure de raconter une bonne histoire de la manière la plus efficace possible. C’est donc le propos de ce carnet qui se veut une analyse de ce qu’il faut faire pour raconter une bonne histoire à travers la vidéo et la photographie.

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© Pierre Fraser (Ph. D.) / sociologue et sociocinéaste, 2018
© Photo entête, NeoBrand.

 

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