Le documentaire, une introduction

Réaliser un documentaire | 

Ce dont il sera question dans ce carnet a tout à voir avec ce qui entoure la réalisation d’un documentaire. Et la définition que nous donnons du documentaire, est celle-ci : «  Un documentaire est avant tout un film présentant certaines réalités sociales dont la durée est susceptible de varier entre 3 à 120 minutes. À l’inverse d’une fiction, le documentaire n’est pas scénariser à l’avance, car la scénarisation intervient après les tournages. »

Dans notre perspective des choses, le documentaire, avec la montée du vidéojournalisme au cours des quinze dernières années, n’entre plus désormais dans la catégorie des documentaires qui s’échelonne sur plus d’une ou deux heures. En fait, même si le vidéojournalisme est issu de la chute des médias écrits, il a permis de montrer à tous qu’il est possible de réécrire le code même du documentaire dans sa forme classique. Faut-il ici préciser qu’un court documentaire de 5 minutes peut-être autrement plus efficace dans le message qu’il a à délivrer qu’un long documentaire à la Michael Moore qui dure plus de 2 heures. Certes, le documentaire d’une ou deux heures a toujours sa place, mais d’autres codes et d’autres formats sont envisageables, et c’est là où le vidéojournalisme a beaucoup à nous apprendre.

La montée du vidéojournalisme

Si le vidéojournalisme a émergé comme une discipline à part entière du journalisme, c’est bien parce que le journalisme lui-même, surtout celui de la presse écrite, s’est retrouvé, au cours de la dernière décennie, dans une position précaire avec le passage graduel du format papier au format électronique. Concrètement, l’appétit vorace d’Internet pour la vidéo et la capacité de cette dernière à raconter efficacement une histoire à l’intérieur de seulement quelques minutes, oblige désormais à des contraintes qui n’existaient pas il y a quelques années. En fait, aujourd’hui, la vidéo qui informe est à la croisée des chemins entre la photographie, la radio, le podcast, la télévision et le documentaire.

La démocratisation des outils techniques (DSLR, caméra vidéo, captation audio, éclairage, logiciel de montage) pour effectuer un bon tournage se sont multipliés. Avec un bon appareil photo de milieu de gamme et de type DSLR, il est désormais possible de réaliser un reportage, un court-métrage ou un bref documentaire efficace. Cependant, ce n’est pas parce que les moyens techniques sont dorénavant à la portée de tous, que cela signifie pour autant que tous peuvent arriver à tirer leur épingle du jeu et produire une bonne vidéo. En fait, le vidéojournalisme exige un spectre d’habiletés et de compétences qui ne sont pas forcément à la portée de tous, ce qui n’empêche pas pour autant de s’y mettre.

Et lorsque nous parlons de vidéojournalisme, nous ne parlons pas forcément d’un individu qui est à l’emploi d’un quelconque média, mais de tous ceux qui veulent faire du vidéojournalisme, c’est-à-dire, avant tout, raconter une histoire.

Rappel historique
C’est au tournant du second millénaire, que le journal papier a réellement débuté sa longue et pénible descente. En fait, c’est un peu comme si les médias de masse n’avaient pas compris l’enjeu des technologies numériques qui est celle de disposer avant tout d’une large base d’utilisateurs à partir de laquelle il est possible de construire autre chose

Premièrement, il appert que les médias de masse n’ont pas utilisé les technologies numériques selon les règles même de ces technologies, c’est-à-dire leur capacité à gober toute l’information possible, à la traiter, à la transformer et à la régurgiter au profit d’un consommateur, qui est somme toute de plus en plus réticent à payer pour de l’information. Si les grands journaux s’étaient conformés à la logique des technologies numériques œuvrant derrière Internet, ils auraient commencé par mettre à pied leurs journalistes et se seraient abreuvés en contenu auprès de journalistes indépendants prêts à produire de l’information à un coût avoisinant le zéro ; à la charge du journaliste de trouver le moyen de rentabiliser ce qu’il produit, et l’exemple du Huffington Post est tout à fait éloquent en la matière.

Deuxièmement, les grands journaux auraient investi massivement pour acquérir le plus grand nombre d’utilisateurs possible.

Troisièmement, une fois la masse critique d’utilisateurs atteinte, les grands journaux se seraient mis à l’ouvrage pour identifier les meilleurs moyens de fidéliser cette masse critique d’utilisateurs et de l’amener à cliquer sur de la publicité ciblée et contextualisée. Certes, congédier les journalistes peut sembler une décision d’affaires à la limite de l’éthique et de la morale, mais les technologies n’ont rien à voir avec l’éthique ou la morale.

D’une certaine façon, les journalistes sont un peu comme les musiciens. Alors que ces derniers ne peuvent s’empêcher de créer — tout en sachant qu’ils arriveront très difficilement à vivre de leur art, malgré tous les nouveaux canaux de diffusion en dehors des médias de masse —, il en va en quelque sorte de même avec les journalistes indépendants. Par exemple, en retour d’une visibilité sur le Huffington Post, des journalistes indépendants sont prêts à publier gratuitement sur cette plateforme tout en espérant que cette nouvelle visibilité amènera sur leur propre blogue des visiteurs qui cliqueront alors sur la publicité placée sur leur site par les bons offices de Google ou d’un autre prestataire de publicité.

Certes, cette explication est un peu courte, elle ne fait ni dans la nuance ni dans l’analyse approfondie, mais elle a au moins le mérite de mettre en exergue le fait que produire du contenu visuel doit impérativement répondre aux diktats des technologies numériques, c’est-à-dire produire gratuitement du contenu en espérant que d’autres technologies permettront de rentabiliser sous une forme dérivée ce même contenu. C’est là où les créateurs de contenus en sont : soit ils jouent selon les règles des technologies numériques, et ils sont ainsi soumis à certains impératifs, soit ils n’utilisent pas les technologies numériques et s’excluent sciemment et volontairement du type de marché imposé par les technologies numériques. Toutefois, une chose est certaine, il est impossible d’utiliser les technologies numériques de production et de diffusion de contenus sans se conformer aux règles de celles-ci.

Le vidéojournalisme démocratisé
C’est donc en ce sens qu’il faut jouer selon les règles des technologies numériques, c’est-à-dire produire du contenu et identifier des façons de le rentabiliser. Par exemple, nous avons produit et réalisé de courts documentaires traitant de la réalité sociale de certaines personnes, ce qui nous a permis de nous faire connaître. Par la suite, de fil en aiguille, nous avons été proactifs, avons mis sur pied le magazine Photo|Société et les Cahiers de Photo|Société, avons obtenu de la reconnaissance, et récoltons maintenant certains fruits de ces efforts, car des organismes nous approchent désormais pour travailler avec nous. Nous avons écarté d’emblée tout ce qui s’appelle « corporatif », car il ne s’agit pas de notre champ d’expertise, car notre champ de recherche est celui des réalités sociales qui travaillent et traversent notre société. En fait, à chacun de trouver son champ d’expertise.

Cela étant précisé, ce carnet de Photo|Société portant sur le vidéojournalisme tentera d’explorer différents aspects de la production de contenus visuels. Et cette exploration passera par quelques concepts clés dont les repères visuels, les parcours visuels, les réseaux visuels, les territoires visuels, les franges visuelles, les frontières visuelles, et les lieux-mouvements.

Réaliser un documentaire | 

© Pierre Fraser (Ph. D.) / sociologue et sociocinéaste, 2018
© Photo entête, Jakob Owens

 

 

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