Jogging, parce qu’il faut jogger

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Jogging, parce qu’il faut jogger, c’est aussi la métaphore d’une société qui se veut en santé, et qui espère, pense-t-elle, l’atteindre.

Aujourd’hui, déambuler dans un parc urbain, ce n’est pas, comme au XIXe siècle à Paris, prendre le temps, flâner, profiter de la lumière du jour ou de l’ombre des arbres, ni de faire un pique-nique. Aujourd’hui, déambuler dans un parc urbain, c’est être confronté à la performance, à des joggeurs, des coureurs, des cyclistes, presque tous vêtus de survêtements griffés et de baskets.

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La photo ci-dessous, prise le 11 août 2018 à Québec dans le parc de la Pointe-aux-lièvres bordant la rivière St-Charles, montre justement que l’endroit, verdoyant et esthétiquement aménagé, incite non pas à la marche, mais à l’activité sportive. Ici, nous sommes loin des rêveries du promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau, mais bien dans l’investissement dans le corps.

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À maintes reprises, j’ai dû me déplacer sur l’accotement des sentiers afin de ne pas nuire, qui à un groupe de coureurs, qui à un groupe de cyclistes, sans compter un excité du vélo vêtu à la Geraint Thomas (gagnant du Tour de France) qui m’a dit « enlève-toi du chemin #$%@ ». De toute évidence, marcher pour marcher ne semble plus avoir la cote. Mais au-delà de cet aspect anecdotique, ce qu’il faut retenir de ces parcs urbains aménagés, c’est qu’ils sont désormais investis par toute une faune athlétique qui carbure à ce corps performant, gracile et agile, sans surplus de graisse (le souhait).

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Comme le dépeint la photo ci-dessus, non seulement faut-il courir, mais il faut également faire participer le chien, tandis que la photo ci-dessous signale que non seulement faut-il faire du vélo, mais il faut le faire de façon à se démarquer.

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Finalement, les cyclistes ont intégré l’idée qu’il faut pratiquer cette activité de la façon la plus sécuritaire possible, en portant le casque protecteur, de la façon la moins désagréable possible, en portant des vêtements qui évacuent la chaleur du corps, tout en portant des chaussures qui s’agrippent aux pédales afin de maximiser le moindre effort pour propulser le vélo.

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En cette ère de performance, le corps doit signaler sa vertu à travers deux signaux : (i) le vêtement et les baskets ; (ii) l’équipement. Si on fait du jogging, les signaux doivent passer par la qualité des baskets et le ceinturon qui permet de porter avec soi des boissons chargées d’électrolytes. Si on fait du vélo, les signaux doivent passer par la marque des survêtements que l’on porte et par la qualité de fabrication du vélo ainsi que celle de tous les composants qui le constituent.

Finalement, le fait de faire du jogging ou du vélo dans un parc urbain signale à tous que l’on prend soin de son corps. Montrer que l’on transpire et que l’on respire fortement envoient un signal supplémentaire, celui du nécessaire effort pour être et rester en forme, état jamais atteignable, car ne plus faire l’exercice auquel on s’adonne conduirait, selon la doxa de la remise en forme, le corps à dépérir. Dans toute cette démarche, il est supposé que plus l’ensemble de tous les membres de la société s’adonnent à une activité sportive, plus l’ensemble de la société serait en santé.

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© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue / texte et photos, 2018

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