Mot-clé : minorités agissantes

Ce qui est ici en jeu, c’est avant tout l’efficacité des minorités agissantes qui, tout au cours de l’histoire, ont réussi à imposer leur vision du monde.

Le phénomène des minorités agissantes est intéressant à plus d’un égard, car il met en perspective comment il devient possible de verrouiller, à travers leurs discours, tous les autres discours, et d’imposer ainsi des façons de voir le monde. Et d’un point de vue sociologique, étant donné que les minorités agissantes finissent, la plupart du temps, par imposer leurs points de vue, il faut s’attendre, avec le concours de ce grand exutoire et amplificateur collectif que sont les médias sociaux, que les censeurs de la bien-pensance de gauche identitaire connaîtront, pour encore plusieurs années, une montée en puissance à nul autre pareil.

En sociologie, le concept même de « minorité agissante » est un concept sociologiquement rentable, car il permet non seulement d’expliquer comment surviennent certains changements sociaux, mais surtout comment il agit. À ce titre, les changements de normes sociales, depuis l’Antiquité, ont presque tous été à l’aune des minorités agissantes. De plus, de tout temps, les minorités agissantes ont été intolérantes envers les valeurs de la majorité, d’où l’efficacité des minorités agissantes.

Partant de là, les minorités agissantes disposent effectivement d’un pouvoir social qui est loin d’être anodin, car elles sont en mesure de faire en sorte que certaines valeurs qu’elles prônent finissent par devenir ce que l’on nomme un fait social total (valeurs adoptées par les institutions et les individus), et je me dois, en tant que sociologue, de constater qu’il y a là, en germe, tout ce qu’il faut pour que ces nouvelles valeurs envisagées par cette minorité agissante puissent un jour devenir un fait social total.

Dans tout processus de changement social initié par les minorités agissantes, il y a toujours une période de confrontations et de conflits avec les valeurs dominantes d’une époque donnée qui peut perdurer plus ou moins longtemps. Par exemple, ma génération, celle de la contre-culture des hippies (une minorité agissante), a tout balancé par dessus bord, et il a fallu au moins une décennie pour que ses valeurs soient majoritairement adoptées. Autre exemple, au milieu des années 1950, GreenPeace était une minorité agissante, et il a fallu plus de 4 décennies avant que ses valeurs écologiques ne s’imposent.

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Ce que le sociologue que je suis observe, c’est justement la montée d’une minorité agissante, et à voir à quel point elle arrive à faire infléchir certaines institutions, il est fort possible qu’elle parvienne à ses fins. Et ce courant de la gauche identitaire et inclusive (alimenté par le multiculturalisme façon canadienne)  a présentement le vent dans les voiles, soutenu par les médias de masse, et il est agressif, comme l’ont été toutes les minorités agissantes dans l’histoire, et il est tout à fait normal que la droite réagisse également avec agressivité.

Le chercheur Nassim Nicholas Taleb a un point de vue intéressant sur la chose. Il considère que la minorité, la plupart du temps, est essentiellement un groupe intransigeant,  alors que la majorité se révèle plus flexible. Et la confrontation des deux impose une asymétrie de choix. Si la différence de coût est faible, alors la règle imposée par le plus intransigeant a tendance à s’imposer. Cela signifie donc que la formation des valeurs morales dans la société ne provient pas de l’évolution d’un consensus : « non, c’est la personne la plus intolérante qui impose la vertu aux autres, précisément à cause de cette intolérance ». Ce faisant, la société n’évolue pas par consensus, vote ou majorité, car « […] seules quelques personnes suffisent pour déplacer d’une manière disproportionnée l’aiguille. Tout ce dont ils ont besoin est une règle asymétrique quelque part. Et l’asymétrie est présente partout ».

Je partage l’avis de Taleb à ce sujet, à savoir qu’« une minorité intolérante peut miner notre démocratie. Ce qui signifie que pour répondre à l’intolérance, il faut être plus intolérant encore que les minorités intolérantes », ce qui nous ramène au Paradoxe de Popper (La société ouverte et ses ennemis).

En théorie, signale Karl Popper, « la tolérance illimitée doit mener à la disparition de la tolérance. Si nous étendons la tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas disposés à défendre une société tolérante contre l’impact de l’intolérant, alors le tolérant sera détruit, et la tolérance avec lui.  Je ne veux pas dire par là qu’il faille toujours empêcher l’expression de théories intolérantes. Tant qu’il est possible de les contrer par des arguments logiques et de les contenir avec l’aide de l’opinion publique, on aurait tort de les interdire. Mais il faut toujours revendiquer le droit de le faire, même par la force si cela devient nécessaire, car il se peut fort bien que les tenants de ces théories se refusent à toute discussion logique […] »

Et dans le cas qui nous intéresse, pour SLAV et Kanata, de tous les facteurs qui influent sur la culture, celui de l’argent est on ne peut plus déterminant, car lorsque les mécènes et les bailleurs de fonds se retirent, c’est que ces derniers, par crainte d’être associés à de l’intolérance envers les discours des minorités agissantes, ont peur d’y perdre leur chemise et leur nom. À ce titre, la remarque du chef du Parti Québécois, Jean-François Lisée, est éclairante, car elle met en lumière ce qui doit être fait pour éviter le verrouillage des différentes positions : « Les pressions des censeurs et la faiblesse morale des coproducteurs ne doivent pas avoir le dernier mot en matière de liberté artistique. Le débat, oui. Le soutien à davantage de diversité dans les arts, absolument. Le recul des libertés, jamais ! »

De plus, quand le Conseil des Arts du Canada signale que « les artistes et organismes qui soumettront au Conseil une demande de subvention pour des projets qui abordent, traitent, intègrent, commentent, interprètent ou mettent en scène des éléments distinctifs de la culture des Premières Nations, des Inuits ou des Métis devront démontrer qu’ils font preuve de respect et de considération véritables à l’égard des arts et de la culture autochtones lors de leur démarche », il y a là un imprimatur qui doit être obtenu de la part d’un organisme subventionnaire, tout comme l’a fait le Bureau de la censure du Québec de 1913 à 1967, seul organisme à dicter ce qui pouvait être vu ou non au théâtre ou au cinéma.

C’est donc dans cette perspective que Robert Lepage et Arianne Mnouchkine ont décidé de ne pas monter le spectacle Kanata : « […] la controverse infiniment complexe et souvent agressive dans laquelle baigne malgré tout le spectacle touche maintenant des coproducteurs nord-américains qui s’y intéressaient, et dont certains nous annoncent aujourd’hui leur retrait. Tenant compte de ce que nous avons vécu récemment, nous comprenons certainement leurs inquiétudes. Mais sans leur apport financier, il ne nous est pas possible de compléter la création de Kanata avec le Théâtre du Soleil. Nous mettons donc un terme au projet. »

Finalement, ce nouveau débat concernant l’appropriation culturelle et la liberté d’expression artistique a de belles heures devant lui. En fait, il ne fera que s’amplifier et polarisera toujours plus les positions, jusqu’à ce qu’un jour, les valeurs du passé soient éjectées et que les nouvelles valeurs soient adoptées à la fois par les institutions et les individus. Le sociologue que je suis est aux premières loges pour observer ce phénomène, et je suis d’avis que cette montée de la bien-pensance de la gauche identitaire et inclusive n’en est qu’à ses tout débuts, et qu’elle voudrait bien, dans la foulée de la mode citoyenne, que toutes les œuvres soient approuvées par des comités citoyens avant d’être présentées au public…

Et lorsque Anne Lagacé Dowson, analyste politique à Radio-Canada, écrit ceci, « Vous noterez que Robert Lepage ne produit pas ses pièces à Montréal. C’est un gars de Québec avec l’étroitesse d’esprit que cela implique », la création artistique n’a plus seulement à voir avec la couleur, l’ethnie ou le groupe d’appartenance, mais aussi à voir avec le lieu d’origine ; il est certain que lorsqu’on vit à Québec, on a une vision artistique du monde plus étroite que si on vivait à Montréal…

En terminant ce billet, je propose au lecteur un bref panorama de quelques minorités agissantes actuellement actives et susceptibles d’imposer leur vision du monde. (cliquer sur l’image pour l’agrandir).


Source : Philosophie Magazine

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© Pierre Fraser (Ph. D.) / sociologue, 2018