Les censeurs sont partout, et ils sont « Insatiable »

Mot-clé : minorités agissantes

Comme il se doit, la nouvelle série Insatiable proposée par Netflix a soulevé l’ire de légions de moralisateurs qui se sont arrogés le droit de dicter ce qui doit être vu. Pour ces derniers, il serait question, dans cette série (sans avoir visionner la série en question), d’alimenter la grossophobie, de promouvoir l’anorexie, d’inciter à la vengeance, de reproduire le modèle consumériste du corps.

La nouvelle mode consiste désormais à censurer avant même de visionner ou lire une oeuvre. En fait, l’idée consiste à juger ce qui est bon ou non pour le peuple en fonction de critères aux frontières particulièrement floues.

Si, ma génération, celle des hippies, a tout balancé par dessus bord tout en cherchant à défier toute forme d’autorité et à contrer toute forme de censure, elle a aussi engendré toute une génération de censeurs et de moralisateurs en poussant à son extrême limite l’idée d’une société sans aspérité où tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil (le concept même du Flower Power).

Ce faisant, dans cette volonté insatiable de gommer la vie dans toutes ses manifestations, parfois les moins désirables, on n’apprend plus la vie au compte-goutte, à être confronté à l’adversité, ni à ne plus nommer correctement les problèmes en les enveloppant dans un vocabulaire aseptisant et aseptisé. L’intimidation existe et la vengeance en est son contrepoids. Que cette vengeance soit fantasmée ou actualisée, elle doit se manifester sous une forme ou une autre.

Il faut cesser de marcher sur des œufs à propos de tout et de rien et combattre autant que faire se peut la bien-pensance de la nouvelle gauche qui a décidé de coloniser le moindre recoin de la vie en société. De tout temps, ce sont les minorités agissantes qui ont mené le bal, qui ont réussi à imposer leur vision du monde, et elles sont en train d’y parvenir.

Le philosophe Émile Cioran, dans Précis de décomposition, disait : « Tous s’efforcent de remédier à la vie de tous ; les mendiants, les incurables même y aspirent : les trottoirs du monde et les hôpitaux débordent de réformateurs. […] On se méfie des finauds, des fripons, des farceurs ; pourtant on ne saurait leur imputer aucune des grandes convulsions de l’histoire ; […] La folie de prêcher est si ancrée en nous, qu’elle émerge de profondeurs inconnues à l’instinct de conservation. Chacun attend son moment pour proposer quelque chose : n’importe quoi. Il a une voix : cela suffit. Nous payons cher de n’être ni sourds ni muets… »

De mon point de vue de sociologue, étant donné que les minorités intolérantes et agissantes finissent, la plupart du temps, par imposer leurs points de vue, il faut s’attendre, avec le concours de ce grand exutoire et amplificateur collectif que sont les médias sociaux, que les censeurs de la bien-pensance de gauche connaîtront, pour encore plusieurs années, une montée en puissance à nul autre pareil.

Et quand je dis que rien ne sera épargné, le 9 octobre 2018, le Royal Museum of Ontario présentera un débat public sur les comportements « douteux » de grands photographes « machistes » comme Henri Cartier-Bresson qui ne demandaient à personne l’autorisation de les photographier, alors que ce type de photographie a permis de mettre à l’avant-plan la notion même d’instant décisif. Le révisionnisme historique a de belles années devant lui.

Cet interrègne de la bien-pensance de gauche fera feu de tout bois, ne laissera rien dans son sillage qui ne puisse être aseptisé, arrivera à ériger en droiture ses propres crises mystiques, et fera de chaque individu qui ne souscrit pas à cette orthodoxie un hérétique.

Il reste à espérer que Netflix ne se mette pas à genoux devant tous ces insatiables censeurs…

Mot-clé : minorités agissantes

© Pierre Fraser (Ph. D.) / sociologue, 2018
© Photo d’entête : Netflix, 2018

 

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