Devenir plus qu’un être humain (4)

 [Devenir plus qu’un être humain]

Dans son livre To Be a Machine, Mark O’Connell relève une autre indication voulant que les transhumanistes considèrent la nature humaine comme un problème, et qui est celle-ci : leur forte dépendance à l’égard du mot résoudre. Ed Boyden, neuro-ingénieur au M.I.T. Media Lab, révèle que l’ambition de son équipe consiste essentiellement à « résoudre le cerveau ». O’Connell est particulièrement troublé par les implications mathématiques du terme « résoudre », comme si le cerveau pouvait, en fin de compte, être travaillé comme une équation ou un mot croisé.

Le philosophe autrichien du XXe siècle, Günther Anders, qui a particulièrement réfléchi à propos de l’obsolescence humaine et sur le sentiment de honte prométhéenne que nous ressentons devant nos machines (complexe d’infériorité vers la vitesse supérieure et l’efficacité des objets fabriqués par l’homme), a bien décrit ce sentiment que ressentent plusieurs transhumanistes, à avoir cette honte qui découle de la qualité même de ne pas être « fait », d’être un résultat apparemment aveugle et non calculé de la procréation plutôt qu’un dessein délibéré.

Dans le livre d’O’Connell, les thèmes du mythe prométhéen ainsi que de l’obsolescence des êtres humains apparaissent en plusieurs endroits : « Il y a, évidemment, quelque chose dans l’idée de robots intelligents qui nous effraie et nous titille, qui alimente nos visions fiévreuses d’omnipotence et d’obsolescence  […] L’imagination technologique projette une fantaisie de divinité, avec ses angoisses prométhéennes, sur la figure de l’automate ». O’Connell mentionne aussi une sorte de tension particulière qui se manifeste dans le désir de produire des machines anthropomorphes, car « dieux frustrés que nous sommes, nous avons toujours rêvé de créer des machines à notre image et de nous recréer à l’image de ces mêmes machines. »

Alors que la relation transhumaniste avec la technologie actuelle se joue largement dans un désir de fusionner avec elle, d’acquérir les traits mécaniquement supérieurs de vitesse et d’efficacité dans une libération des limites d’un corps physique, O’Connell s’attarde peu sur l’obsolescence déjà ressentie par les travailleurs qui ont été remplacés par des machines, ou qui le seront bientôt. Enfin, l’auteur établit un parallèle important entre la religion et le transhumanisme. Tous deux traitent d’une insatisfaction à l’égard de notre situation actuelle, de la vulnérabilité humaine et de la finitude. Mais là où la religion résout ce désir de transcendance en dehors de la nature, le transhumanisme espère atteindre une sorte de transcendance immanente, une évasion de la nature tout en y séjournant, quoique sous une forme différente.

O’Connell souligne l’expression liberté morphologique présente chez les transhumanistes qui stipule que le téléchargement de l’esprit est un moyen de libération de notre état actuel basé sur le carbone, peut-être même un droit inhérent de l’ultime liberté d’expression.

Finalement, même si O’Connell n’est finalement pas convaincu par les transhumanistes, il offre d’eux une description émouvante de leur vie et de la raison pour laquelle ils cherchent à surmonter leur propre nature. Même dans la lutte pour ne plus être humain, il y a une image poignante de ce que signifie le fait d’être humain.

 [Devenir plus qu’un être humain]

Prospective|Société, 2018

 

 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.