Devenir plus qu’un être humain (3)

 [Devenir plus qu’un être humain

Dans son livre To Be a Machine, Mark O’Connell considère que le transfert de l’esprit vers un substrat technologique non biologique serait le triomphe ultime de l’esprit sur la matière. Ce type de rhétorique instrumentaliste, on le voit bien, appartient à un paradigme dans lequel l’homme pourrait très bien être remplacé par des machines plus puissantes, parce que le destin de toutes les technologies devrait, en fin de compte, toujours remplacé ce qui existe par un dispositif plus sophistiqué, plus utile, et plus efficace dans l’exécution de tâches données.

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O’Connell cite un article intitulé Brain Metaphor and Brain Theory, dans lequel l’informaticien John G. Daugman observe que, tout au long de l’histoire, les humains ont eu tendance à se voir à travers le prisme de la technologie prédominante de l’époque. C’est ainsi que, des technologies de l’eau du Moyen-Âge a émergé la théorie des quatre humeurs, alors qu’à la Renaissance, les humains se décrivaient comme étant constitués de délicats mécanismes d’horlogerie. Même la théorie de l’inconscient de Freud peut être lue dans le contexte de la Révolution industrielle comme une métaphore dérivée des moteurs à vapeur et de la pression interne.

De même que le symbole dominant de la technologie étant aujourd’hui celui d’un ordinateur qui traite des données fonctionnant sur une plate-forme matérielle, la vision de l’être l’humain est conséquemment devenue un simple traitement de l’information, l’appareil lui-même sur lequel l’information est traitée étant accessoire. Comme l’écrit O’Connell, « l’information est devenue une abstraction sans corps, donc le matériel par lequel cette information est transmise est d’importance secondaire. »

Le mépris des transhumanistes pour notre état corporel fait de chair et de sang n’est probablement nulle part plus apparent que chez les biohackers, cette frange extrême des transhumanistes qui ne veulent pas attendre que les ingénieurs réalisent l’intégration homme-machine, et qui font donc activement les premiers pas vers cet objectif en installant des dispositifs dans leur propre corps.

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Tim Cannon, le directeur de l’information de la société Grindhouse Wetware, incarne à bien des égards ce mépris : « Les gens pensent que parce que quelque chose est naturel pour notre corps, c’est donc plus réel, plus authentique. » Cannon mais insiste sur le fait qu’il n’est attaché à aucune partie de son corps, et que en ce sens, il a décidé de ne plus avoir d’enfants, dans le but de « ne plus participer au problème ».

Pour les transhumanistes, avoir un corps est un trait évolutif contingent et accessoire à notre expérience. Cannon compare l’état incarné à l’expérience que peut vivre une personne transgenre, à savoir quelqu’un qui se sent piégé dans le mauvais corps, sauf que pour Cannon, « tous les corps sont le mauvais corps. Le corps est un appendice obsolète qui doit être retiré. »

Pour autant, le transhumanisme se résume-t-il à une simple détestation du corps ? C’est ce que nous tenterons d’aborder dans le prochain article.

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Prospective|Société, 2018

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