Devenir plus qu’un être humain (2)

[Devenir plus qu’un être humain

Dans son livre To Be a Machine, Mark O’Connell écrit : « Si nous voulons être plus que de simples animaux, nous devons embrasser le potentiel de la technologie pour faire de nous des machines. Il y a donc là une dichotomie dans la pensée transhumaniste : l’homme en tant qu’animal ou l’homme en tant que machine, tertium non datur ; il n’y a pas de troisième voie. »

Quelle est cette troisième voie ? O’Connell cite ici Ray Kurzweil, directeur de l’ingénierie de Google et prophète de la singularité, à savoir la perspective supposément imminente d’une croissance technologique exponentielle et la fusion totale de l’homme et de la machine. Pour Kurzweil, ce moment futur serait « une réalisation finale du projet humain, une ultime revendication de la qualité même qui nous a toujours défini et distingué en tant qu’espèce – notre aspiration constante à une transcendance de nos limites physiques et mentales ».

Un autre motif récurrent rencontré dans le livre de Mark O’Connell est l’adéquation faite entre l’intelligence et la puissance de calcul et celle faite entre la matière avec l’information. Ce thème émerge d’abord dans une conversation d’O’Connell avec Anders Sandberg, un chercheur de l’Oxford’s Future of Humanity Institute. Sandberg présente sa version d’un beau scénario pour l’avenir de l’espèce humaine, qui culminerait dans l’émulation de tout le cerveau, ou le téléchargement de l’esprit humain sur des substrats technologiques, autrement dit, une « aspiration littérale vers un substrat électronique ». L’émulation de l’ensemble du cerveau permettrait ainsi d’augmenter radicalement la puissance de calcul de l’esprit, ce qui se traduirait conséquemment par une avancée sans précédent en ce qui concerne notre compréhension de l’univers.

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Pour Randal Koene, fondateur de Carboncopies une organisation basée à San Francisco dédiée à l’émulation de l’ensemble du cerveau, si à l’ère de la reproduction numérique tout peut être dématérialisé, les êtres humains peuvent donc aussi être transformés en esprits indépendants de leur substrat biologique. Autrement dit, si nous pouvons faire en sorte que la musique soit la même, qu’elle soit stockée sur un CD ou sur un MP3, nous devrions pouvoir faire quelque chose de similaire avec la conscience humaine. L’un des collaborateurs de Koene, Bryan Johnson, fondateur de l’OS Fund, soutient que « tout être vivant dispose d’un système d’exploitation. Une fois le langage de programmation connu, le système d’exploitation peut être reproduit, réécrit et reprogrammé. »

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Cette métaphore de l’esprit équivalent à un logiciel, ou comme application fonctionnant à partir d’une plate-forme biologique, est particulièrement éloquente à propos d’une certaine conception de l’être humain qui se propage bien au-delà des entrepreneurs de la Silicon Valley. Cette conception est typiquement optimiste quant à l’émulation du cerveau, malgré notre compréhension très limitée de celui-ci. Elle assimile la personne à l’esprit, l’esprit à l’intelligence, et l’intelligence au traitement de l’information, et soutient que le traitement de l’information à grande échelle a rarement besoin d’être pleinement compris par quiconque pour être efficace. De plus, cette approche tolère l’imprécision. Autrement dit, être une machine signifie en partie que nous pouvons sélectionner certains aspects de notre état humain actuel et en rejeter d’autres comme non pertinents.

La perspective a de quoi inquiéter.

[Devenir plus qu’un être humain

Prospective|Société, 2018

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