Devenir plus qu’un être humain (1)

[Devenir plus qu’un être humain

To Be a Machine de Mark O’Connell est un voyage à travers un monde orienté vers le but techno-scientifique ultime : la perfection de la race humaine par la technologie. Mais contrairement à la plupart des livres sur le transhumanisme, ce livre est à la fois rafraîchissant et personnel, parsemé d’une série de rencontres avec des transhumanistes de premier plan, toujours à la recherche de technologies capables de transformer radicalement la vie humaine, sinon la condition humaine elle-même.

Comme le souligne O’Connell, il y a un glissement commun intéressant dans le terme condition humaine. Le mot condition signifie généralement que les choses sont ce qu’elles sont, mais une autre façon de les comprendre peut-être envisagé sous l’angle de la maladie ou de la dégénérescence du corps. De ce point de vue, notre condition n’est pas un état d’être, mais plutôt une anomalie, une déviation de la manière dont les choses devraient être. Autrement dit, l’existence humaine, telle qu’elle a été donnée, est un système sous-optimal.

La première rencontre de Connell avec le transhumanisme se fait à travers A Letter to Mother Nature du futuriste Max More. Le document est une sorte de manifeste contre les traits humains fondamentaux qui nous sont conférés par la nature : nos limites cognitives, notre forme corporelle, le vieillissement, voire la mortalité elle-même. De ce rejet, il n’y a qu’un pas vers l’idée que notre finitude peut être changée, qu’il peut y avoir un moyen de gérer l’évolution par le progrès technologique, et d’échapper une fois pour toutes à notre condition. De là, devenir un posthumain signifie dépasser les limites qui définissent les aspects les moins désirables de la condition humaine. Conséquemment, les êtres posthumains ne souffriraient plus de la maladie, du vieillissement et de la mort.

Confronté à cette vision, O’Connell est poussé à comprendre ce que cela signifierait pour la technologie de refaire l’humanité. Mais avant de se lancer dans sa quête, O’Connell fait quelques observations prudentes à propos du mouvement transhumaniste. Premièrement, ce qui semble être une libération de la tyrannie de la nature peut en fait entraîner une soumission sans précédent à la technologie. Deuxièmement, même si le mouvement transhumaniste est fondé sur une position tournée vers l’avenir, il témoigne d’un optimisme extrême, étrangement anachronique, qui rappelle l’époque des Lumières et les promesses extravagantes des positivistes.

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O’Connell excelle particulièrement en montrant comment l’espoir des transhumanistes d’abolir les limites que la nature nous a imposées est inextricablement lié à une prise en compte intensément personnelle des réalités effrayantes de la condition humaine.

Par exemple, Natasha Vita-More, présidente de l’organisation Humanity Plus, et épouse de Max More (More et Vita-More ont choisi leur nom de famille comme adultes pour refléter leur vision posthume), était au début de la trentaine quand elle a eu une grossesse extra-utérine et a été confrontée à la fragilité d’une nouvelle vie et au spectre de sa propre mort.

Quant à Tim Cannon, techno-entrepreneur et figure de proue de la scène des biohackers, ce dernier était aux prises avec la terrible réalité de l’alcoolisme, à un point tel qu’il a tenté de se suicider.

Pour Laura Deming, l’une des fondatrices du Longevity Fund, qui s’est inscrite au M.I.T. pour étudier la biologie à l’âge de quatorze ans, décrit sa prise de conscience, alors que sa grand-mère n’était plus capable de jouer avec elle.

Finalement, en ce qui concerne Zoltan Istvan, candidat à l’élection présidentielle américaine de 2016 pour le Parti Transhumaniste, ce dernier a eu une rencontre troublante avec le caractère aléatoire de sa propre fin, quand il a presque marché sur une mine terrestre à moitié enterrée au Vietnam.

À travers ces histoires, O’Connell explore le transhumanisme non pas comme un ensemble de croyances détachées, mais comme un reflet de ce qu’est le fait d’être humain, c’est-à-dire vivre la vie comme un moment trop bref dans un flux continu et vouloir instinctivement se rebeller contre son destin qu’est celui d’une mort inévitable.

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Prospective|Société, 2018

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