Est -ce quelque chose assumée par une grande partie de la population voulant que les nouvelles technologies et l’intelligence artificielle ouvriront un éventail de possibilités sans précédent dans l’histoire dans tous les domaines de la vie humaine ? Il semblerait bien que oui…

Cependant, ce fait assumé ne semble pas aller au même rythme que la réflexion sur la façon de les utiliser pour réorganiser nos sociétés afin qu’elles réalisent leur plein potentiel. En d’autres termes, nous devons revenir à certaines questions éthique essentielles : Qu’est-ce qu’une bonne vie ? Quels sont les critères utilisés pour distinguer le « bon » du « mauvais » ? En fait, il nous manque un nouveau discours éthique et politique afin de bien situer la réflexion sur les fins de l’homme et sur l’instrumentalité des technologies.

Rétrospectivement, notre développement technologique actuel tire ses origines des XVIe et XVIIe siècles, quand un groupe de scientifiques a fondé la notion même de « science moderne » avec   la méthode expérimentale. Cette méthode, vue comme une nouvelle conceptualisation des connaissances, de développement de théories, et d’explication de lois régissant les phénomènes naturels, a conduit au développement de tout un corpus de recherche d’applications pratiques qui améliorent la vie des gens. Autrement, des philosophes et des scientifiques comme Galilée, Newton et Descartes ont bel et bien été les fondateurs de la science moderne que nous connaissons aujourd’hui. Cependant, ces auteurs et beaucoup d’autres, ce sont-ils non seulement consacrés à la science, mais ils ont aussi développé et élaboré un tout nouveau paradigme éthico-politique dans lequel la nouvelle science a trouvé sa place.

Descartes, dans son Discours de la méthode, et Emmanuel Kant dans son ouvrage Critique de la raison pure, ont réfléchi sur les possibilités de la science et des limites de la connaissance humaine. D’autres auteurs, tels que Hobbes, Montesquieu ou Locke, ont contribué à un débat sur la constitution des États, des nations et du pacte social. La réflexion éthique a également figuré en bonne place chez les philosophes de la Scottish School, dont  David Hume et Adam Smith, qui ont  étudié le rôle de la passion comme moteur de l’action humaine. Mais la proposition la plus influente a bel et bien été celle de Kant, qui a proposé un tout nouveau modèle éthique basé sur le concept de raison universelle, qui unifie l’humanité par rapport à toute autre catégorisation de race, de sexe ou de langage, et de la capacité des gens à se donner des normes morales face aux impositions théologiques traditionnelles. En ce sens, la nouvelle science, ainsi que les nouvelles propositions éthiques et politiques, ont permis le développement économique et social des deux derniers siècles, et plus important encore, ont donné un sens à la vie humaine.

Science et conscience
Aujourd’hui, au contraire, il semble que la science et la technologie aient leur propre vie et justifient leur développement par le simple fait d’être « scientifiquement possibles », sans recourir pour autant à une quelconque finalité préalablement convenue et collectivement décidée. Nous travaillons le «comment», mais pas le « pourquoi ». D’ailleurs, Ortega, dans Méditation Technique (1939), nous avait déjà mis en garde contre le danger de la foi en la technique : « […] la technique, en apparaissant d’une part comme capacité, en principe illimitée, fait que l’homme, mise sur sa foi dans la technique et seulement dans celle-ci [où] la technique devient ainsi une coquille vide, incapable de déterminer le sens de la vie. »

Et cette science, convertie en technique, n’est rien de plus qu’un outil, incapable de donner un sens à la vie humaine. Par exemple, les réseaux sociaux deviennent indifféremment des « moyens de transport » pour faire circuler tout aussi bien une propagande raciste que des procédures pour lutter contre les maladies infectieuses. C’est nous, les gens, qui choisissons à tout moment le contenu et la manière d’utiliser ces canaux de transmission. C’est nous qui décidons quelle vie nous voulons vivre à travers eux, quelles idées ou actions nous considérerons comme acceptables (l’individualité vs communauté, la liberté vs l’égalité, etc…. ), la façon dont nous nous organiserons socialement (États-nations, blocs de pays, ligues de villes, etc.) ou comment nous redistribuerons ce que nous produisons (impôts, subventions, taxes, etc.).

Le gouvernement de la société en réseau
Depuis quelques années, nos capacités techniques ont atteint un sommet d’efficacité sans précédent dans l’histoire, en particulier dans notre capacité à traiter l’information et à anticiper les phénomènes naturels ou le comportement humain. Faut-il ici rappeler que les algorithmes existent depuis que les mathématiques, avec Pythagore ou Euclide, sont apparues, la différence résidant désormais dans le fait que nos capacités à traiter les données se sont multipliées de façon exponentielle.

Cependant, aujourd’hui, il est difficile de voir quelle forme de gouvernement nous avons besoin pour tirer parti de tout ce potentiel technologique dans un monde où l’espace social est configuré comme une « société en réseau ». Ce qui semble clair, c’est que les systèmes politiques actuels ne sont pas capables d’assimiler la vitesse du changement que la technologie leur imprime. Les États-nations ou les organisations internationales ne peuvent pas faire face à des problèmes mondiaux tels que l’allocation équitable des ressources, le changement climatique, les migrations ou les conflits armés locaux. Les citoyens ont le sentiment que leurs représentants politiques n’offrent pas de solutions efficaces à leurs problèmes. Cette situation génère de la frustration et favorise le retour à des solutions du passé comme certains nationalismes et populismes.

Comme en d’autres occasions historiques, nous disposons de certains outils qui dépassent notre capacité à comprendre les conséquences de leur application. Et cette incapacité met en lumière le fait que nos gouvernements sont dépassés par la situation et qu’ils ne savent pas quoi faire pour conférer à ces outils technologiques d’une grande puissance une utilisation conforme aux objectifs collectifs de chaque société.

Nous sommes peut-être dans une transition historique qui va directement de l’histoire à l’hyperhistoire, où les données deviennent la ressource fondamentale pour le progrès et le bien-être social et individuel. Dans une hyperhistoire, les États perdent leur capacité à contrôler l’information sur leur territoire en faveur de nombreux agents, qui peuvent être aussi bien des organisations transnationales telles que l’Union européenne, des sociétés comme Amazon, des réseaux sociaux et d’autres entités non gouvernementales.

Par conséquent, l’État-nation, incapable d’assumer ses propres responsabilités sociales, redistribue une partie de ses pouvoirs à d’autres institutions transnationales qui reconfigurent ainsi l’espace social et politique, tout en perdant ainsi le contrôle des flux d’ information sur son territoire de compétence. Ce faisant, la capacité d’action de l’État et de ses représentants perd non seulement de sa légitimité, mais de devient de plus en plus limitée.

Il se pourrait bien que, sans le savoir, nous soyons les témoins impuissants de l’un de ces moments historiques offert par les nouvelles technologies. Et ces moments historiques sont le moment des fondateurs, des rêveurs, et des créateurs d’utopies. Nous avons besoin d’une nouvelle pensée qui crée un nouveau discours politique et éthique, qui donne un sens à nos vies et qui les façonne dans un environnement numérique.

Laisserons-nous les choses se produire d’elles-mêmes ou prendrons-nous en charge notre propre destinée technologique ? Déciderons-nous de ce que nous voulons devenir en tant qu’êtres humains et commencerons-nous à concevoir le monde que nous voulons pour les décennies à venir? La décision est la nôtre, pas celle des algorithmes développés dans la Silicon Valley.

Certains auteurs ont analysé l’importance de ces moments historiques où la possibilité ouverte de créer de nouvelles formes d’organisation sociale et politique survient. Par exemple, Alain Badiou parle de ces événements comme du « moment de la philosophie » ou de la possibilité de penser l’inimaginable, de penser de l’extérieur du système, de questionner les fondements et de créer un nouvel ordre social. C’est bien dans l’un de ce moments historiques où nous nous retrouvons présentement.

Prospective|Société, 2018
© Photo entête : Joshua Earle