La réingénierie du corps est imparable, pour la simple raison qu’elle se cale dans une logique du devenir plus afin d’éliminer la souffrance. Ne pas reconnaître cette prémisse, ne pas accepter qu’il y a cette poussée aveugle qui repousse constamment les limites de tout ce qui existe, c’est ne pas vraiment saisir le devenir de l’homme.

Si la sagesse antique a bel et bien reconnu que le corps est souffrance, qu’il est voué à la mort, que son destin est scellé, elle y a cependant opposé des solutions qu’elle a encadrées dans un système d’explications rationnelles.

Les épicuriens, les stoïciens, les cyniques y ont pourvu. Ils nous ont dit qu’il était possible de travailler sur soi-même, de se transformer, de devenir meilleur en quelque sorte. Bref, ils nous ont enseigné, à 2 500 ans de distance, qu’il ne fallait pas se contenter d’être le jouet des déterminismes génétiques, sociaux, politiques et économiques, mais d’être le propre créateur de soi. Il faudrait sans cesse revendiquer cette liberté intérieure qui permet de contrer les assauts de la souffrance, de la maladie et de la mort.

Sénèque ne dira-t-il pas à Lucilius : « La mort se présente à toi : elle serait à craindre si elle pouvait être avec toi : nécessairement soit elle ne t’atteint pas, soit elle passe[1]. » L’injonction de Sénèque est forte. Elle appelle à dépasser le corps, à franchir le Rubicon de la mort. Certes, Sénèque n’a jamais eu l’intention de vaincre la mort en modifiant le corps, mais bien de la vaincre en modifiant notre attitude envers celle-ci.

Sénèque n’avait aucun accès aux biotechnologies. Sénèque ne pouvait vouloir vaincre la mort que dans la mesure des moyens de l’époque, il ne pouvait suggérer que de changer notre attitude envers celle-ci. Quant à nous, nous avons accès aux biotechnologies. Nous avons décidé de vaincre la mort, le dépérissement du corps, la maladie et la souffrance. Le corps est désormais un objet qu’il est possible de fabriquer méthodiquement. Pourquoi ne pas le faire ? Pourquoi s’en tenir au seul fait de changer d’attitude envers la mort ?

Avant l’arrivée de la médecine scientifique, et à plus forte raison avant l’arrivée des technologies médicales numériques capables de réduire le corps à sa plus simple information génétique, la connaissance antique présumait que le sujet devait se transformer dans son être pour appréhender la vérité et être apte à la connaissance.

Le souci de soi que Platon résumait sous la formule « Si tu veux connaître le gouvernement des hommes […] commence par te soucier de toi-même, commence par t’occuper de toi », prescrivait à l’individu non pas de se connaître, mais de s’occuper de soi-même à travers le thérapeutique voué à une pratique du culte de l’être qui soigne l’âme. Épicure, pour sa part, suggérait d’être le thérapeute de soi-même pour véritablement accéder à la connaissance de la vérité. En fait, dans l’Antiquité, la connaissance de soi était subordonnée au souci de soi, l’idée centrale étant que l’individu se préoccupe de lui-même, c’est-à-dire qu’il juge par lui-même des choses, et partant de là, qu’il acquière les connaissances voulues pour agir.

Pour certains observateurs, l’arrivée de la médecine technoscientifique aurait bouleversé cette approche : « Dès lors, qu’un savoir est scientifiquement exact, on peut le transvaser, le déplacer d’un lieu à l’autre, sans requérir pour autant que celui qui le reçoit se révèle apte à l’accueillir[2]. » Ici, la connaissance de soi subsumerait et subordonnerait le souci de soi.

L’individu, devenu patient, pris en charge par le système de santé dans un quelconque établissement hospitalier, dans lequel est transvasé un savoir scientifique, ne serait plus dans un mode thérapeutique, mais dans un mode où il importe peu de savoir si le patient sait à quoi il peut s’attendre comme traitement, la médecine technoscientifique ayant décrété, en se fondant sur les essais cliniques, que le traitement proposé fonctionnera et que le patient ne s’en portera que mieux, nonobstant ce qu’il peut en penser.

C’est là que se concentre tout le discours d’une médecine déshumanisante qui ne s’occuperait que d’organes déréglés.

Le Big Data se propose de changer cette donne.

© Georges Vignaux (Ph. D. /philosophe), Pierre Fraser (Ph. D. / sociologue), 2018


Références
[1] Sénèque, Lettres à Lucilius, Lettre n° 4.

[2] Gori, R. Del Vogo, M.J. (2005), La santé totalitaire — Essai sur la médicalisation de l’existence, coll. Champs Essais, Paris : Flammarion, p 62.