G7 : l’État québécois a prouvé que le mot « manifestant » est un mot subversif et dangereux

Qui est le moindrement observateur, aurait dû se rendre compte, en analysant, même superficiellement, le discours des politiciens, des forces de l’ordre, de la sécurité publique, et surtout celui des médias de masse qui se faisaient la courroie de transmission des premiers, qu’il était tout à fait impossible qu’il puisse y avoir un quelconque débordement lors du Sommet du G7 qui se tenait à 150 kilomètres de distance de la ville de Québec.

Premièrement, en clamant sur toutes les tribunes médiatiques, depuis 1 mois, qu’il y aurait 8000 policiers déployés pour le G7, on mettait déjà en place un scénario écrit d’avance : un manifestant c’est dangereux, d’où son corollaire, une manifestation c’est catastrophique.

Deuxièmement, le gouvernement du Québec, en fermant tous ses bureaux dans les parages du Parlement, envoyait un message très fort : « On s’attend au pire. Que le bon peuple rentre chez lui, afin d’être en sécurité ». N’est-ce pas là l’une des missions régaliennes de l’État, protéger ses citoyens ? L’État québécois y est parvenu et avec brio !

Troisièmement, les radios d’opinion sont venus dire que les manifestants sont forcément des étudiants, des anarchistes, des assistés sociaux et des marginaux qui ont le moyen de se payer un téléphone intelligent et de porter des chaussures Converse. Ce faisant, on finissait de dépeindre le manifestant comme un parasite qui profite du capitalisme, sinon comme un déchet qu’on devrait envoyer le plus vite possible au dépotoir social.

Quatrièmement, les médias de masse sont venus dire qu’ils seraient à l’affut de tout débordement. À ce titre, il a suffi de voir comment se sont comportés les reporters de LCN qui n’attendaient qu’une seule chose, que ça tourne au vinaigre. Il faut également souligner que Radio-Canada a instiller la peur envers les manifestants en invitant des experts en sécurité décrire les « protocoles d’engagement » pour sécuriser les manifestations.

Cinquièmement, le commerçant a cru tout ce qu’on lui disait. Il s’est donc réfugié dans ce qu’il connaît de mieux, la peur de ne pas faire son chiffre d’affaires, ce qui l’a incité à placarder son commerce.

Et voilà comment, d’une part, les forces de l’ordre et la sécurité publique ont pu dire, sans sourciller et sans rire, que le droit de manifester est un droit reconnu dans la constitution canadienne, tout en déployant, d’autre part, une force policière disposant d’une puissance de frappe et de répression supérieure à celle du Sommet des Amériques, justement pour éviter que les citoyens manifestent.

Avec cette démonstration de force, l’État québécois a prouvé que le mot « manifestant » est un mot subversif et dangereux. C’est ce que le sociologue Herbert Marcuse, dans les années 1960, appelait un concept opérationnel, c’est-à-dire qu’il empêche de penser.

Et si les gens, endettés jusqu’au cou, vivant de chèque de paie en chèque de paie, constamment inquiets de savoir s’ils auront ou non un emploi le lendemain, en étaient plutôt rendus à penser qu’il vaut mieux se la fermer pour s’en sortir, que d’aller manifester pour dénoncer ce qui les a mis dans cette condition, afin d’éviter d’être gazés, matraqués, arrêtés et traduits en justice. Concrètement, dans un monde néolibéraliste, si on s’exprime, on a plus à perdre qu’à gagner. Michel Foucault a eu un concept superbe pour ça : le biopouvoir.

En termes de prospective, la répression de l’opinion publique fera de plus en plus partie des moyens utilisés par l’État et les entreprises pour éviter que d’autres discours puissent être entendus.

Il ne s’agit pas ici d’être gauchisant, marxiste, altermondialiste ou quoi que ce soit qui se rapproche de cette tendance politique, mais bien d’identifier des tendances sociales, socioéconomiques et technologiques qui sont en train de transformer en profondeur la société. Tout comme la crise mondiale du logement, la gentrification des quartiers centraux des villes, et la montée en puissance de l’intelligence artificielle font partie de ces tendances qui refaçonnent nos sociétés, la répression de l’opinion publique dans l’espace public fait désormais partie de ces tendances qui deviendront la trame de fonds de nos sociétés industrialisées au cours des années à venir.

* L’équipe éditoriale de Prospective|Société n’est ni à gauche ni à droite. Nous sommes des sociologues, des anthropologues et des philosophes qui effectuons des analyses rigoureuses.

© Pierre Fraser (Ph. D. / sociologue), 2018

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