L’élite technologique, une élite de puissance

Le bonheur n’est plus de l’ordre du politique, mais de l’ordre du numérique et de l’intelligence artificielle. Et pourtant, ce ne sont que les habits et les méthodes qui ont changé. La logique est pourtant toujours la même : uniformiser, normaliser, légiférer, contribuer au bonheur de l’humanité.

Les nerds, ces araignées tisseuses de toile de l’esprit[1], ont concocté, dans les antichambres de la technologie, une idéologie, une doctrine, peut-être même des farces sanglantes. Qui sait ? Mais oui, il y a là une doctrine. Mais oui, il y a là une idéologie. Pourquoi ? Parce que dans « tout homme sommeille un prophète, et quand il s’éveille, il y a un peu plus de mal dans le monde[2]. » Toutes ces merveilleuses technologies, tout cet attirail, toute cette infrastructure pourraient instiller un peu plus de mal dans le monde. Impossible ? C’est possible, et peut-être même plus qu’on ne pourrait le croire… C’est une position à la Schopenhauer qu’il faut adopter, à savoir que le pire est certain de se produire.

Avec Internet, avec les technologies numériques qui s’infiltrent dans le moindre repli de la société, bientôt dans le moindre repli de la peau, « l’homme a placé un monde propre à côté de l’autre, position qu’il juge [désormais] assez solide pour soulever de là le reste du monde sur ses gonds et s’en rendre maître[3]. » Et tout ça se fera sans effusion de sang, avec notre propre consentement, avec notre propre aveuglement. C’est le coup de génie des nerds.

Le nerd, aussi caricatural que la chose puisse paraître, est souvent un décrocheur, un isolé, un asocial. Il est celui qui farfouille les systèmes, les reprogramme et en invente constamment de nouveaux, toujours insatisfait de la version précédente.

Steve Wozniak et Steve Jobs d’Apple, Bill Gates de Microsoft, Mark Andreessen, l’inventeur du premier navigateur commercial nommé Netscape, Larry Page et Sergey Brin de Google, et Mark Zuckerberg de Facebook, sont-ils non seulement représentatifs du nerd, mais le sont-ils aussi de cette nouvelle élite merveilleusement bien intégrée dans une économie de type « le-gagnant-rafle-tout ».

Mais le nerd n’est pas seul dans sa conquête de puissance. Pour tout rafler, le nerd a besoin du geek, du hacker, de l’ange investisseur, du capital-risqueur. Tous ces gens forment ce qu’il est convenu d’appeler une élite technocratique, une élite de puissance.

Cette élite technocratique est en passe de devenir le maître du monde. Cliché ? Peut-être… Qu’à cela ne tienne, elle a décidé de vouloir le bien de l’humanité, et elle l’aura. Et cette élite technocratique, comme le soulignait Montaigne à propos de Platon et de ses disciples, « sont de tous les hommes ceux qui promettent d’être les plus utiles aux hommes et les seuls, parmi tous les hommes, qui n’ont seulement n’améliorent pas ce qu’on leur confie, comme font un charpentier et un maçon, mais le gâtent, et se font payer de l’avoir gâté[4]. » L’affirmation est forte.

Promettre, c’est aussi détenir le pouvoir de réaliser, de rendre réelle une chose possible. La promesse ouvre la voie, par la voix de celui qui promet, à quelque chose de meilleur, de plus grand que soi. Le nerd est dans cette logique. Il promet constamment.

C’est dans la dynamique de la volonté de puissance des nerds qu’il faut envisager la transformation actuelle de la société par les technologies numériques et de l’intelligence artificielle. C’est dans la dynamique de la volonté de puissance des nerds qu’il faut envisager le passage d’une société néolibérale à une société technolibérale.

La volonté de puissance n’a pas vocation à améliorer ou non le sort de la société. Ce n’est que lorsqu’elle est rationalisée par nos bons soins qu’elle se décline dans cette idée du bonheur de l’humanité, d’un monde meilleur et de l’Avenir radieux. C’est une dynamique mille fois exécutée au cours de l’histoire, mille fois répétée sous différentes formes, mille fois porteuses de farces sanglantes, mille fois porteuses de farces d’espoirs.

L’histoire, c’est avant tout l’ironie de la volonté de puissance en marche, « le ricanement de l’Esprit à travers les hommes et les événements. Aujourd’hui triomphe telle croyance ; demain, vaincue, elle sera honnie et remplacée[5]. » Voilà pourquoi il faut constamment s’en remettre à Schopenhauer et se dire que le pire est toujours certain de se produire. Voilà pourquoi il faut s’inquiéter du pouvoir des nerds et de l’intelligence artificielle. Voilà pourquoi il faut s’inquiéter du pouvoir qui nous habite.

© Pierre Fraser (Ph. D. / sociologue), 2018


Références
[1] Nietzsche, F. W., Par-delà bien et mal, § II.25.

[2] Idem.

[3] Nietzsche, F. W., Humain, trop humain, § I.11.

[4] Montaigne, M. de (2009), Les essais, Paris : Gallimard, p. 170.

[5] Cioran (1949), op. cit., p. 201.

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