Le corps est devenu la tâche principale de notre existence. Cette tâche est aussi une tâche interminable, un projet de transformation jamais achevée. Chacun devient son corps. Chacun choisit son corps. Chaque corps est une œuvre à construire. La convergence des nanotechnologies, des biotechnologies, de l’intelligence artificielle et des sciences cognitives (NBIC) est médiatrice de cette œuvre à construire.

Le corps aryen, imaginé par une idéologie totalitaire, le nazisme, le corps parfait, n’est jamais vraiment sorti de notre imaginaire collectif. Il s’est tout simplement dilué, au quotidien, dans le sport, l’alimentation, la médecine, la pharmacologie et la chirurgie.

Notre existence même est à l’aune d’une réingénierie soutenue par une certaine connaissance scientifique. Le corps est le matériau du soi, une quête interminable d’amélioration, une limite jamais atteinte, puisque celui-ci peut se détraquer à tout moment, d’où l’obligation à la remise en forme constante. Mais ce salut par le corps ne surviendra pas — au moment où ces lignes sont écrites —, parce que le corps rencontrera forcément une limite, celle de sa fin. Le corps relève désormais de l’activisme, une attitude prônant le recours à l’action directe, une morale fondée sur l’action et le pragmatisme.

Qu’on le veuille ou non, tout le chantier d’ingénierie du corps se cale dans la logique du matérialisme, ce matérialisme de la Grèce antique où la matière construit toute réalité. Et le corps est bien cette réalité. Le corps est bien cette matière incarnée par l’atome qui se suffit à elle-même.

À l’ère des biotechnologies et de la bioinformatique, tout devient une simple manipulation d’atomes, de molécules et d’informations. Sans matière, pas d’information. Sans information, pas de réingénierie du corps. Une réingénierie du corps qui s’est imposée, parce que s’est imposée, au fil des siècles, cette idée récurrente qu’il fallait transformer le corps, qu’il fallait en revisiter ses limites, qu’il fallait sans cesse remettre en question sa nature même.

Cette réingénierie du corps impose une réflexion. Non pas cette réflexion de savoir si le corps doit être ou non objet de réingénierie, non pas cette réflexion théologique de savoir si l’homme se substitue à Dieu, mais bien cette réflexion philosophique et sociologique qui porte un regard objectif sur une démarche qui non seulement est en cours, mais qui est surtout inéluctable.

La réingénierie du corps est imparable, pour la simple raison qu’elle se cale dans une logique du devenir plus. Ne pas reconnaître cette prémisse, ne pas accepter qu’il y a cette poussée aveugle qui repousse constamment les limites de tout ce qui existe, c’est ne pas vraiment saisir le devenir de l’homme.

© Georges Vignaux (Ph. D. /philosophe), Pierre Fraser (Ph. D. / sociologue), 2018