Le projet transhumaniste est avant tout un projet entièrement tourné vers l’individu.

Il s’agit de l’ultime aboutissement de l’autonomisation de l’individu annoncé par le Siècle des Lumières. C’est l’ultime aboutissement du projet du philosophe américain transcendantaliste du XIXe siècle, Ralph Waldo Emerson, qui voulait transformer l’individu en un royaume souverain : « Vous êtes l’expression de cet univers vaste et merveilleux. […] Faites toutes ces choses avec sincérité et vous vous approcherez de ce que vous êtes vraiment, à savoir : une expression singulière de toute existence. » C’est l’individu comme juge suprême de son monde et de sa propre vie.

Le projet transhumaniste c’est aussi de l’exo-darwinisme. C’est l’homme, par sa volonté, qui exige de devenir plus (à la Nietzsche), qui gère désormais sa propre évolution par technologies interposées.

Comme le souligne si bien le philosophe français Michel Serres, « le corps perd ». Il perd d’anciennes facultés pour en gagner de nouvelles en les externalisant. La position bipède a fait perdre au corps la position quadrupède pour gagner la main, a fait perdre au corps la bouche comme objet de préhension pour faire de celle-ci un outil du langage.

Par le truchement des biotechnologies et des technologies numériques, le corps continue à perdre et le cerveau perd également. Chaque nouvelle technologie numérique externalise d’autant certaines fonctions cognitives pour en gagner de nouvelles. Plus besoin de se souvenir de tout, il suffit d’interroger un moteur de recherche, laissant ainsi le cerveau libre pour établir de nouvelles relations jusque-là inexistantes entre les informations désormais accessibles.

Le savoir de l’humanité est à la portée de tous : il a été dématérialisé, délocalisé, détemporalisé.

Le corps est devenu la tâche principale de notre existence. Cette tâche est aussi une tâche interminable, un projet de transformation jamais achevée.

[Projet transhumaniste]

© Pierre Fraser (Ph. D. / sociologue), 2018