Comme le souligne Ray Kurzweil :

« Alors qu’une partie de mes contemporains pourrait se satisfaire d’accepter de bon gré le vieillissement comme un élément du cycle de la vie, moi je ne suis pas d’accord. C’est peut-être « naturel », mais je ne vois rien de positif dans le fait de perdre mon agilité mentale, mon acuité sensorielle, ma souplesse physique, mon désir sexuel ou d’autres capacités humaines. Je vois la maladie et la mort à tout âge comme une calamité, comme des problèmes qui doivent être dépassés[1]. »

Ici, le rêve transhumaniste, né dans quelques milieux du MIT, sous l’impact de l’IA et de la robotique, rêve d’une humanité où le corps « naturel » (porteur de souillures et avilissant) a disparu au profit de cyborgs implantés (puces et implants divers). Avec eux, le corps est parvenu à son point de basculement : le biologique n’est plus, demeure l’électronique et l’information. Le corps cesse d’être le signe de la création divine et passe sous le magistère des ingénieurs du corps — biotechnologies, nanotechnologies, sciences cognitives, bioinformatique.

Les cellules souches se positionnent dorénavant comme les précurseurs de ces incroyables possibilités médicales, puissant mythe prométhéen qui engage une société dans le rêve d’une finitude enfin reléguée aux oubliettes. Aubrey de Grey, informaticien devenu bioingénieur, quant à lui, suggère que c’est bien « l’accumulation des effets secondaires du métabolisme qui finissent par nous tuer[2][3] », du coup, l’idée de renverser le processus du vieillissement.

Ray Kurzweil parle d’une singularité, ce moment hypothétique de l’évolution technologique marquant le dépassement des capacités humaines par l’intelligence artificielle. Autre puissant mythe prométhéen où le corps de la singularité est un corps version 2.0 affranchi des contraintes biologiques qui le dégradent et le conduisent à sa dégénérescence.

Corps glorieux, corps immortel, la convergence technologique est non seulement à l’aune de la fabrication du posthumain, l’homme augmenté, mais aussi à celle de nouvelles normativités. Il ne s’agit plus de comprendre le fonctionnement de la biologie humaine, mais « d’atteindre une nouvelle dimension et capacité d’affecter la biologie humaine[4]. »

Mythe d’un Avenir radieux, ce nouvel être humain conduirait à une amélioration sociale, d’où l’idée que améliorer la condition corporelle humaine est en soi un défi fondamental : « Garantir l’immortalité du corps et de l’esprit, le transformer, le réécrire, le construire, améliorer l’humain et ses performances intellectuelles et physiques, bâtir une société nouvelle dans un âge d’or, de richesse et de paix[5] », tel est le programme déjà inscrit en filigrane dans les comportements actuels face à la santé à travers le dépistage, la nutrition et le fitness.

Il ne s’agit plus uniquement de transcender le mal, mais de remodeler l’homme, de procéder à de l’ingénierie humaine pour obtenir de chacun des comportements toujours de plus en plus normés.

C’est tout le projet transhumaniste.

[Projet transhumaniste]

© Pierre Fraser (Ph. D. / sociologue), 2018


Références
[1] Kurzweil, R., Grossman, T. (2006), Serons-nous immortels ? Oméga 3, nanotechnologie, clonage…, Paris : Dunod, coll. Quai des Sciences.

[2] « I define aging as the set of accumulated side effects from metabolism that eventually kills us. »

[3] Than, K. (2005), Hang in There: The 25-Year Wait for Immortality ― Interview with Aubrey de Grey, Live Science, http://bit.ly/o9oCPE.

[4] Heller M.J. (2002), « The Nano-Bio Connection and its Implication for Human Performance », Roco and Bainbridge eds, in WTEC : Converging Technologies for Improving Human Performance.

[5] Maestruti, M. (2006), « La singularité technologique : un chemin vers le posthumain ? », in Vivant ― L’actualité des sciences et débats sur le vivant, Paris : Université Paris X.