En 1962, le chirurgien britannique Dennis Burkitt (1911-1993) arrive à établir une relation de cause à effet entre la faible prévalence du cancer du côlon chez les Africains ruraux et leur régime alimentaire riche en fibres[1]. Les conclusions de Burkitt auront des échos et un impact non négligeables jusqu’à aujourd’hui[2].

Des échos, dans le sens où l’hypothèse de Burkitt n’a toujours pas été confirmée et fait encore objet de débat[3]. Un impact, dans le sens où la consommation de fibres est encore aujourd’hui considérée comme un facteur préventif par nombre de médecins et de nutritionnistes[4], sans compter que le complexe agroalimentaire s’est emparé du phénomène et en a profité pour afficher sur ses emballages le libellé « Riche en fibres » comme preuve de facteur préventif pour la santé : « dans le cadre de la prévention du cancer du côlon […] il faut un régime riche en fibres, mais provenant de l’alimentation, en particulier des fruits et des légumes. De telles fibres naturelles sont bénéfiques pour ce qu’elles contiennent, mais aussi pour ce qu’elles ne contiennent pas : des graisses et des calories en excès[5]. »

Et il faut vraisemblablement envisager que le changement de perspective[6] n’est pas banal, au point que, en 1971, Burkitt avance l’idée qu’un régime riche en fibres aurait un effet protecteur pour protéger du cancer du côlon[7]. Le constat est le suivant : avec un régime pauvre en fibres alimentaires, les populations des pays industrialisés souffrent plus de constipation, de diverticules et de cancer du côlon que dans les pays en voie de développement où ces problèmes de santé sont peu fréquents.

L’hypothèse de la fibre alimentaire protectrice, dite Hypothèse de Burkitt, est lancée[8]. En 1990, la British Nutrition Foundation arrive à la conclusion que l’hypothèse de Burkitt voulant qu’une déficience en fibres soit à la fois la cause du syndrome du côlon irritable, de la formation de diverticules et du cancer colorectal n’est pas fondée, ni que la consommation de fibres protégerait du diabète, de l’obésité et des maladies cardiovasculaires[9].

En 1994, l’hypothèse voulant que le son non traité et riche en fibres aide à mieux gérer le syndrome du côlon irritable est remise en question avec la parution d’une multitude d’études en double aveugle. Les résultats de ces études convergeront tous vers un même point : il n’y a aucun bénéfice attendu en rapport avec le syndrome du côlon irritable[10] ; l’effet bénéfique associé à une douleur abdominale relevant du syndrome du côlon irritable serait dû à un effet placebo[11] ; une consommation excessive de son pourrait éventuellement favoriser l’apparition du syndrome du côlon irritable[12] ; le son est recommandé dans les cas de constipation, car il accélère le transit intestinal[13] .

À ce sujet, en 1996, l’Imperial Cancer Research Fund rappelle la communauté scientifique à l’ordre : « Jusqu’à ce qu’il soit démontré que les fibres ont un réel effet sur la santé, nous demandons instamment que la retenue soit affichée en ce qui concerne l’ajout de suppléments de fibres aux aliments, et que toutes allégations non fondées relatives aux bienfaits des fibres soient grandement limitées[14]. »

En 1997, une étude américaine menée pendant plus de 16 ans et portant sur plus de 90 000 personnes révèle qu’« une consommation à teneur élevée en fibre ne diminue pas les possibilités de développer ou non un cancer du côlon[15]. »

Malgré tout, malgré les mises en garde et la validité plus ou moins affirmée des bienfaits avérés de la fibre alimentaire, cette idée sera reprise jusqu’à aujourd’hui par le complexe agroalimentaire (histoire d’être dans la mouvance santé et ne pas perdre de parts de marchés) et les nutritionnistes (histoire d’être constamment en avant de la tendance alimentaire).

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© Pierre Fraser (Ph. D. / sociologue), 2018


Références
[1] Burkitt, D. P., et al. (1963), « Some geographical variations in disease patterns in East and Central Africa », East African Medical Journal, vol. 40, n° 1.

[2] Burkitt, D. P. (1988), « Dietary fiber and cancer », in Journal of Nutrition, vol. 118, p. 531-533.

[3] Fucsh, C. S. et al. (1999), « Dietary Fiber and the Risk of Colorectal Cancer and Adenoma in Women », The New England Journal of Medecine, vol. 340, p. 169-176.

[4] Goodlad, R. A. (2001), « Dietary fibre and the risk of colorectal cancer », Gut, vol. 48, p. 587-589.

[5] Idem., p. 589.

[6] Le Fanu, J. (1991) « A healthy diet – Fact or fashion », Health, lifestyle and environment: Countering the panic, Social Affairs Unit, USA.

[7] Burkitt, D. P., Trowell, H. C. (1977), « Dietary fibre and western diseases », Irish Medical Journal, vol. 70, n° 9, p. 272-277.

[8] Southgate, D. A. T. (1992), « The dietary fibre hypothesis: A historical perspective », in ILSI Human Nutrition Reviews, p 3-20, Schweizer, T. F. & Edwards, C. A. eds, New York : Springer-Verlag.

[9] British Nutrition Foundation (1990), Complex Carbohydrates in Foods: the Report of the British Nutrition Foundation’s Task Force, London : Chapman & Hall.

[10] Cann, P. A., Read, N. W. (1984), « What is the benefit of coarse wheat bran in patients with irritable bowel syndrome? », Gut, vol. 25, n° 168.

[11] Lucey, M. R., Clark, M. L., Lowndes, J., Dawson, A. M. (1987), « Is bran efficacious in irritable bowel syndrome? A double blind placebo controlled crossover study », Gut, vol. 28, n° 221.

[12] Francis, C. Y., Whorwell, P. J. (1994), « Bran and irritable bowel syndrome: time for reappraisal », The Lancet, vol. 344, n° 39.

[13] Arffmann, S., Andersen, J. R., Hegnhoj, J. et al. (1985), « The effect of coarse wheat bran in the irritable bowel syndrome. A double-blind cross-over study », Scandinavian Journal of Gastroenterology, vol. 20, n° 295.

[14] Wasan, H. S., Goodlad, R. A. (1996), « Fibre-supplemented foods may damage your health », The Lancet, vol. 348, p. 319.

[15] Vainio, H. (1999), « Chemoprevention of cancer : a controversial and instructive story », British Medical Bulletin, vol. 55, n° 3, p. 593-599.