Le facteur de risque et les nazis

En ce qui concerne la notion même de facteur de risque, peu de gens savent que les médecins et chercheurs de l’Allemagne nazie ont été les premiers à identifier l’un des plus importants facteurs de risque lié au cancer du poumon : le tabagisme[1]. Informés de la chose, les dirigeants nazis avaient commencé à s’inquiéter du fait que le citoyen puisse accorder son allégeance à la cigarette plutôt qu’au Führer[2] et à s’inquiéter également du fait que les soldats puissent être en mauvaise santé, d’où les campagnes antitabac agressives proposées par le gouvernement du Troisième Reich sous l’insistance des médecins allemands[3], dont celle-ci, parue dans le journal Reine Luft en 1941, qui clamait : « Ne fumez pas…Ne partez pas en fumée ! ». Ou encore celle-ci, parue en 1937 dans le magazine Auf der Wacht, qui affirmait : « Notre Führer, Adlof Hitler, ne boit aucun alcool et ne fume pas… Sa performance au travail est incroyable ! ».

Dans le même souffle, les campagnes antitabac ont commencé à souligner à quel point les chefs d’État hostiles à l’Allemagne — Churchill, Roosevelt, Staline — étaient des fumeurs invétérés[4], alors que les vertueux fascistes Mussolini et Franco ne l’étaient pas[5]. Dès 1939, l’épidémiologiste allemand Franz H. Muller, pour sa part, avance l’idée que « l’augmentation spectaculaire de la consommation de tabac pourrait bien être la cause ayant eu l’impact le plus significatif sur l’incidence du cancer du poumon[6]. »

Soixante des plus grandes villes allemandes, dès 1941, bannissent des rues la consommation de la cigarette[7]. Il a également été interdit aux femmes enceintes de moins 25 ans de se procurer des coupons de rationnement de tabac, tout comme il a été interdit de vendre des cigarettes aux femmes dans les restaurants et les cafés[8]. À partir de juillet 1943, un décret a même rendu illégale la vente de cigarettes à tous les gens âgés de moins de 18 ans[9].

La cigarette, dès 1944, a été bannie des trains et des autobus, une initiative d’Adolf Hitler qui s’inquiétait que les jeunes femmes puissent respirer la fumée du conducteur[10]. En 1944, un rapport soumis par le pathologiste militaire Franz Buchner, souligne que des 32 soldats décédés d’une crise cardiaque, alors qu’ils étaient au combat, tous étaient des « fumeurs enthousiastes », d’où l’idée que la cigarette était définitivement « un poison coronarien de premier ordre[11]. »

Ce n’est que dans les années 1950 que le lien entre tabagisme et cancer du poumon sera redécouvert en Europe et en Amérique par l’intermédiaire de trois études épidémiologiques majeures qui évoquent pour la première fois la possibilité d’un lien causal entre tabac et cancer du poumon. Morton Levin (1904-1995) affirme qu’il pourrait y avoir présence d’agents cancérigènes dans le tabac[12]. Ernest Wynder (1922-1999) et Evarts Graham (1883-1957), en se basant sur plus de 684 cas, démontrent qu’il y a peut-être un facteur étiologique entre le fait de fumer et le cancer du poumon[13].

Deux ans plus tard, Bradford Hill (1897-1991) et son collègue Richard Doll (1912-2005), quant à eux, émettent l’hypothèse que les gros fumeurs ont un risque accru de 25 % par rapport aux non-fumeurs de développer un cancer du poumon[14]. Lorsque le Ministère de la Santé du Royaume-Uni prend connaissance de leur étude, le comité consultatif conseille alors au gouvernement de ne rien faire en affirmant qu’il n’existe pas de preuves suffisantes pour établir un lien direct de cause à effet entre tabagisme et cancer.

En juillet et août 1957, le grand public prend massivement connaissance du problème du tabac, alors que le magazine Reader’s Digest publie coup sur coup deux articles faisant état d’un lien clair entre le fait de fumer et le cancer du poumon[15]. Il dévoile également que les niveaux[16] de goudron et de nicotine des cigarettes à bouts filtres ont largement augmenté depuis les années précédentes — ils se situent dorénavant presque au même niveau que les cigarettes ne comportant pas de filtre.

Autre point à considérer, car il démontre la montée de l’intérêt du grand public pour les questions de santé, sur une période de 33 ans, entre 1924 et 1957, le Reader’s Digest n’aura publié que 21 articles à propos des méfaits du tabac, alors qu’entre 1957 et 1971, soit sur une période de 14 ans, il en aura publié plus de 34.

Pour l’historien américain des sciences Robert Proctor, l’Allemagne nazie, par ses nombreux programmes à visée sociale, a systématiquement été à l’avant-garde de la santé publique par rapport aux autres pays. En fait, le Troisième Reich avait déjà réussi à identifier certains facteurs de risque liés à la santé et à normaliser les comportements de la population par la promotion de pratiques prophylactiques et préventionnistes : saine alimentation par la consommation de pain de blé entier et de graines de soya, activité physique soutenue, et campagnes antitabac menées à l’échelle nationale[17].

© Pierre Fraser, 2014-1018


Références
[1] Proctor, R. N. (1991), Nazi War on Cancer, Princeton : Princeton University Press, p. 192.

[2] Smith, G. D., Strobele, S. A., Egger, M. (1995), « Smoking and death », British Medical Journal, vol. 310, p. 396.

[3] Kater, M. H. (1989), Doctors under Hitler, Chapel Hill: University of North Carolina Press.

[4] Proctor, R. N. (1988), Racial hygiene: medicine under the Nazis, Cambridge : Harvard University Press.

[5] Mackenbach, J. P. (2005), « Odol, Autobahne and a non-smoking Führer: Reflections on the innocence of public health », International Journal of Epidemiology, vol. 34, n° 3, p. 537-539 [538].

[6] Muller, F. H. (1939), Tabakmissbrauch und Lungencarcinom, Z Krebsforsch, vol. 49, p. 57-85.

[7] Kleine, M. (1941), Vertrauensarzt, vol. 9, p. 196.

[8] Charman, T. (1989), The German home front 1939-1945, London : Barrie & Jenkins.

[9] Fromme, W. (1948), « Offentlicher Gesundheitsdienst », Hygiene. Part I. General hygiene, Rodenwaldt, E., ed., vol. 36, Wiesbaden : Dietrich’sche Verlagsbuch-handlung

[10] Informationsdienst des Hauptamtes fur Volksgesundheit der NSDAP, 1944, April-June, 60-1.

[11] Gœdel, A. (1944), « Kriegspathologische Beitrage », Kriegschirurgie, vol 1, Zimmer A, ed., Vienna : Franz Deuticke.

[12] Levin, M.L., Goldstein, H., Gerhardt, P.R. (1950), « Cancer and Tobacco Smoking: A Preliminary Report », Journal of the American Medical Association, vol. 143, n° 4, p. 336-338.

[13] Wynder, E.L., Graham E.A. (1950), « Tobacco Smoking as a Possible Etiologic Factor in Bronchogenic Carcinoma: A Study of 684 Proved Cases », Journal of the American Medical Association, vol. 143, n° 4, p. 329-336.

[14] Doll, R., Hill, B. (1952), Study of the Aetiology of Carcinoma of the Lung, «British Medical Journal», vol. 2, p.1071.

[15] Miller, L.M., Monahan, J. (1957), The Facts Behind Filter-Tip Cigarettes, «Reader’s Digest», July, p. 33-39.

[16] Miller, L.M., Monahan, J. (1957), Wantedand AvailableFilter-Tips that Really Filter, August, p. 43-49.

[17] Proctor, R. N. (1996), « The anti-tobacco campaign of the Nazis: a little known aspect of public health in Germany, 1933-45 », British Medical Journal, vo. 313, p. 1450-1453.

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