Si on se place du point de vue de l’entrepreneur[1], il est possible d’identifier trois moments magiques et enchanteurs pour le capitalisme : le Premier Âge doré (1870 – 1929), celui des barons de l’industrie où l’entreprise privée est roi et maître et l’individu une marchandise ; l’Âge ingrat (1930 – 1973), au sortir de la Grande Dépression où l’État commence à intervenir et à réguler les marchés ; le Second Âge doré (1973 – 2005), qui commence avec le choc pétrolier, qui s’emballe sous le reaganisme et le thatchérisme, et qui culmine avec la mondialisation ; le Troisième Âge doré (2006 -), celui porté par l’industrie des hautes technologies qui ne vise rien de moins que d’améliorer à la fois l’être humain et la société, un nouvel Avenir radieux à la sauce numérique.

Alors que le Premier Âge doré du capitalisme a trouvé sa pleine réalisation dans les conditions techniques et technologiques de la Révolution industrielle de la fin du XIXe siècle et du début de XIXe siècle, les économies émergentes, aujourd’hui, quant à elles, entrent ou sont déjà entrées dans leur propre Révolution industrielle par la grande porte de la mondialisation avec le concours des hautes technologies, d’Internet, de la fibre optique et j’en passe.

Autrement dit, les conditions d’entrée dans le club sélect des pays industrialisés sont actuellement optimales, structurantes et facilitantes. L’industrialisation de ces économies émergentes crée non seulement de nouveaux marchés — des iPod, iPad et iPhone sont aussi bien vendus en Chine, là où ils sont fabriqués, que partout ailleurs sur la planète —, mais aussi de nouvelles filières d’approvisionnement pour les pays développés. Le bilan de la mondialisation ne serait donc pas tout à fait si négatif que certains analystes de gauche le prétendraient ? Il y a ici matière à analyse.

L’Inde est un exemple fort intéressant en la matière : elle combine à la fois les avantages du Premier Âge doré, du Second Âge doré et du Troisième Âge doré du capitalisme. Il est désormais possible de construire une grande aciérie, tout comme au Premier Âge doré, tout en bénéficiant des avantages de la mondialisation instaurés par le Second Âge doré et tout en étant soutenu par l’armada de toutes les nouvelles technologies du Troisième Âge doré pour optimiser non seulement les processus de production, mais de pouvoir également s’inscrire dans le flux du juste à temps imposé par la mondialisation. D’ailleurs, dans son rapport annuel pour 2011-2012, le ministère de l’Acier indien affiche des ambitions claires en ce sens pour son pays : devenir le deuxième producteur mondial dès 2015[2].

Les trois Âges dorés du capitalisme ont plusieurs points en commun, et non seulement se renforcent-ils mutuellement, mais ils profitent, chacun à leur façon, des pratiques et méthodes élaborées par les deux autres. C’est la symbiose parfaite d’une dynamique aux impacts sociaux, économiques et politiques profonds dont personne ne mesure encore vraiment les véritables enjeux.

Par exemple, au moment de la Révolution industrielle, l’époque du Premier Âge doré, l’Amérique du Nord et l’Europe avaient, en dehors de leurs frontières, leur soupape de sûreté : le reste du monde. En Europe, à l’époque de la Révolution industrielle, quand les pressions sociales devenaient trop fortes, il était possible d’émigrer vers le Nouveau Monde, mais aujourd’hui, où aller ? Et encore, faut-il se rappeler que cette arrivée massive de nouveaux immigrants n’a pas été sans causer des frictions sociales importantes également alimentées par l’industrialisation et l’urbanisation galopantes tout au cours de la première moitié du XXe siècle aux États-Unis.

Mais, aujourd’hui, il n’y a plus de soupape de sûreté : la mondialisation a gommé les frontières et restreint l’immigration, et pas question, du moins pour le moment, d’aller dans l’espace pour diminuer la pression induite par les forces du marché et l’immigration.

La question qu’il faut maintenant se poser, et il est tout à fait légitime de se la poser, est :  Quelle soupape de sûreté faudrait-il mettre en place, alors que la pression sur l’individu pour se prendre totalement en charge et dépendre le moins possible de l’État augmente de façon quasi exponentielle au fur et à mesure que le temps passe dans la foulée du citoyen rabaissé au rang de simple valeur marchande ?

Ceci étant précisé, en quoi est-ce que le fait de disposer de technologies numériques de toutes sortes dopées à l’intelligence artificielle seraient-elles un avantage pour nous aider à régler, ne serait-ce qu’en partie, ce problème ?

De plus, dans un contexte où les sociétés industrialisées ont une population de plus en plus vieillissante, il faut peut-être se faire à l’idée que l’immigration est inévitable, que la chose nous plaise ou non. Et c’est là où les technologies aident avant tout l’individu en tant que consommateur et non en tant qu’individu inscrit dans une société aux contours culturels bien définis.

En fait, la philosophie néolibéraliste n’a besoin que d’un individu qui consomme et qui est à la fois architecte de sa vie, maître de son destin et entrepreneur de lui-même. Et les technologies numériques sont là pour lui apporter cette grâce consumériste, c’est-à-dire que l’individu peut désormais s’engager dans un processus de sculpture de soi et d’architecture de soi.

Peu importe l’origine ethnique ou culturelle d’un individu, c’est là toute la « beauté » des technologies numériques, c’est-à-dire tout fondre dans un grand tout de consommation indiscernable, tout en laissant croire à chaque individu qu’il est une entité bien distincte dans ce magma social consumériste informe. Il est là le pouvoir d’enchantement des technologies numériques.

© Pierre Fraser (Ph. D. / sociologue), 2018
© Photo : IUVENTA Jugend Rettet e.V./dpa


Références

[1] Krugman Paul, L’Amérique que nous voulons, Flammarion, Paris, 2008.

[2] Krajka, D. (2013), La sidérurgie indienne va devenir la deuxième, derrière la Chine, L’Usine Nouvelle, 31 janvier.