L’industrie des œufs, un coût environnemental prohibitif pour la planète ?

Au cours des trois dernières décennies, la production d’œufs, à l’échelle planétaire, a augmenté de façon importante et a atteint un volume de plus de 68 millions de tonnes dans le monde entier. La raison principale ? Les œufs de poulet constituent non seulement une source précieuse de protéines de qualité, mais aussi une ressource alimentaire abordable, peu importe le revenu.

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Actuellement, environ 7 millions de tonnes d’œufs sont produites chaque année dans l’Union Européenne, l’Espagne étant l’un des plus grands producteurs avec plus de 1 260 fermes et une moyenne de 67 700 poules pondeuses par ferme. Avec la France, l’Espagne représente environ 25 % de la production européenne, selon le ministère espagnol de l’Agriculture, de la Pêche, de l’Alimentation et de l’Environnement.

Ces dernières années, même si l’Europe a augmenté le nombre d’exploitations avicoles de façon significative, en Espagne, le nombre de poules pondeuses en cage se situe désormais à plus de 93% de tout le cheptel. Dans le reste de l’Union Européenne, ce chiffre est de l’ordre de 40%, en raison d’une préoccupation croissante pour le bien-être des animaux.

De plus, la production d’œufs, comme bien d’autres fermes à production intensive, génère des effets environnementaux négatifs, tels que l’émission de gaz à effet de serre ou la contamination des sols et de l’eau. Cependant, il a fallu attendre les années 1980 pour que les fermes d’élevage intensif commencent à être considérées comme un réel problème environnemental, et depuis,  peu d’études ont réellement porté sur l’impact de telles fermes avicoles sur l’écosystème. De là, l’idée de réaliser une telle recherche.

Donc, afin de déterminer la nature des implications environnementales de la production d’œufs en Europe , une équipe de chercheurs a pris comme modèle une ferme avicole intensive située dans les Asturies, et comportant plus de 55 000 poules pondeuses et une production annuelle de plus de 13 millions d’œufs. [Les résultats sont publiés dans le Journal of Cleaner Production]

Les plus grands impacts de la production intensive d’œufs

Les scientifiques de l’Université d’Oviedo ont analysé l’effet de la production intensive d’œufs sur 18 catégories environnementales, parmi lesquels la couche d’ozone, le changement climatique, l’acidification terrestre, la toxicité humaine et l’occupation des terres, entre autres.

L’analyse montre que les impacts les plus importants, dans 16 des catégories analysées, proviennent de la production des aliments servant à la nutrition des poules pondeuses. Les plus touchés ont été la transformation des terres naturelles et la contamination de l’eau et des sols. Selon l’étude en question, le choix des ingrédients qui constituent l’alimentation des poules pondeuses est un facteur clé, d’où l’idée que la solution passerait par une utilisation judicieuse d’ingrédients qui respectent l’environnement.

Un autre facteur générant certains effets nocifs importants est bien celui du remplacement des poules vieillissantes par de nouvelles poules. En fait, une augmentation de la durée de vie utile de chaque génération de poules contribuerait à réduire les impacts dérivés, bien que ce facteur doive être traité en même temps que les aspects économiques et productifs.

Autrement, toujours selon l’étude, les effets associés à la fabrication des matériaux utilisés dans l’emballage des œufs nuisent également à l’environnement. Cependant, le transport ne représente qu’un effet négligeable sur la catégorie de l’appauvrissement de la couche d’ozone. En outre, les émissions de méthane, d’ammoniac et de protoxyde d’azote, ainsi que l’électricité, l’eau et les produits de nettoyage contribuent à peine au total des impacts générés.

Les scientifiques ont pu ainsi obtenir une empreinte carbone par douzaine d’œufs de 2,7 kg d’équivalent CO2 , soit une valeur similaire aux autres aliments de base d’origine animale tels que le lait, et beaucoup plus faible que celle du veau, du porc ou de l’agneau.

En ce qui concerne les activités qui réduisent les impacts négatifs, le rapport souligne l’effet bénéfique que le recyclage des déchets a sur l’environnement, ainsi que l’utilisation de poules pondeuses vieillissantes comme viande de volaille pour la consommation humaine.

© Adeline Marcos, 2018

Le réel problème

Dans ce qui vient d’être décrit, ce n’est pas tant l’aspect environnemental qui est important, mais bien le fait que les œufs de poulet constituent non seulement une source précieuse de protéines de qualité, mais aussi une ressource alimentaire abordable, peu importe le revenu. Ici, c’est toute la question de l’alimentation et de la nutrition de qualité qui est évoqué pour différentes classes sociales.

Si les différentes études sociologiques démontrent, années après années, que la classe moyenne, dans tous les pays industrialisées, se réduit de plus en plus, que les gens glissent de plus en plus vers le bas sur le gradient social, il est tout à fait pertinent de soulever cet aspect.

En fait, ici, l’aspect environnemental est l’éléphant dans la pièce qui cache un problème d’un tout autre ordre. Certes, on peut bien vouloir régler un problème environnemental, mais le problème environnemental de l’élevage intensif de poules pondeuses est aussi intimement lié à un appauvrissement successif des différentes strates de la classe moyenne, d’où l’idée d’augmenter la production avicole.

Et comme les études sociologiques ont clairement démontré que les classes sociales les moins favorisées sont celles qui ont l’alimentation la moins équilibrée, on comprend de facto l’idée de l’Espagne d’investir cette niche économique des protéines de qualité à bas prix. Autrement dit, l’un ne vas pas sans l’autre, et le problème environnemental ici soulevé n’est qu’un symptôme parmi bien d’autres de l’effritement de la classe moyenne.

© Pierre Fraser, 2018

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Référence bibliographique
Abin, Rocio et al. (2018) « Environmental assesment of intensive egg production: A Spanish case study »,  Journal of Cleaner Production, 179 (160-168) DOI: 10.1016 / j.jclepro.2018.01.067 1 April, 2018

 

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