Dans l’un des plus vieux parcs d’attraction de Disney, celui d’Anaheim en Californie, il y a une attraction portant le nom de Futureland (Terre du futur), qui est intéressante à plus d’un égard sur la plan sociohistorique, car elle propose, avec force détails, la vision du futur qui avait été élaborée au cours de la décennie 1950, à l’époque où ce Disneyland ouvrait ses portes pour la première fois.

Pour ceux qui y sont déjà allés, il y avait Autopia, ces petites voitures comportant deux sièges, aucun volant, et qui devaient trouver leur chemin à travers un itinéraire relativement complexe de courbes, de collines et d’intersections, donnant ainsi l’impression que la conduite était un mécanisme automatisé qui remplacerait inévitablement les conducteurs.

Des rêves de vie automatisée de ce genre, et il y en a eu plusieurs, ont toujours laissé dans leur sillage l’idée que le progrès est un mal pour un bien, dans le sens où il absorbe et détermine tous les aspects de la vie individuelle, et qui, d’autre part, nous libère d’une multitude de tâches fastidieuses.

Une autre de ces attractions était inspirée de ce qui semble aujourd’hui pourtant une contradiction fondamentale à propos des voyages spatiaux : s’envoler vers des galaxies éloignées tout en ayant la sensation de se déplacer avec des mouvements rapides et de tourner brusquement dans une direction ou l’autre à travers les ténèbres absolues de l’univers.

Enfin, et troisièmement, cet ancien parc d’attraction est criblé de vestiges de nos croyances anciennes à propos de robots censés exécuter pour nous toutes ces tâches fastidieuses dont nous espérons tous un jour être libérés, sans compter que l’esprit humaniste du XXe siècle avait bien mis en évidence à l’époque que ces robots, essentiellement perçus comme de simples machines dépourvues d’émotions et d’intelligence, ne pourraient jamais prétendre à la condition humaine, et ce, d’aucune façon. Et dire qu’actuellement, on parle de plus en plus de superintelligence artificielle.

L’autre caractéristique de ce part d’attraction, et non la moindre, c’est que toutes ces inventions auraient été le fruit de scientifiques et de chercheurs engagés par l’État ― modèle calqué sur le celui de la Nasa ―, pour améliorer la condition humaine, même dans un pays où le capitalisme débridé régnait alors. À 70 ans de distance, force est de constater que ce projet de société ne s’est pas concrétisé.

Il est remarquable de constater à quel point ce futur imaginé il y a presque 70 ans par les concepteurs de Disney n’est jamais advenu, socialement parlant, à savoir que l’État puisse prendre en charge la totalité des besoins d’une société, dont la version hyperbolique, inspiré du roman 1984 de George Orwell, a disparu en 1989 avec la désintégration des gouvernements communistes en Europe de l’Est.

La tendance nouvelle et générale est plutôt de limiter et même d’éliminer le pouvoir de l’État, comme en témoignent les nouveaux concepts de gouvernance de soi qui prescrivent une série de lignes directrices informelles en vue de faire du citoyen un individu autonome, maître de son destin, architecte de sa vie et entrepreneur de lui-même. D’ailleurs, à cet égard, la lecture du livre La société du malaise[1] du sociologue français Alain Ehrenberg est particulièrement éloquente à ce sujet.

© Prospective|Société, 2018


Références
[1] Ehrenberg, A. (2012), La société du malaise, Paris : Odile Jacob.