Les systèmes d’approvisionnement en nourriture, en énergie et en eau, cruciaux pour nous tous, sont reliés entre eux d’une manière si inextricable, que la moindre altération dans le flux de l’un de ceux-ci aura presque certainement un impact sur la stabilité des autres, affectera également d’autres processus de l’activité humaine ou soumis à l’influence humaine, et seront en retour influencés par ceux-ci.

Entre autres, nos infrastructures physiques, les équipements électroniques. les systèmes de communications, même notre stabilité politique (les guerres ont parfois tendance à précéder les famines), nos systèmes financiers et certaines conditions climatiques extrêmes (un phénomène de plus en plus soumis à l’influence de l’homme), sont susceptibles d’en subir les conséquences ou d’être parfois à la source de ces mêmes conséquences. Il y a donc là un risque technologique qui n’est pas à laisser sans analyse.

Ces interactions sont très dynamiques et difficiles à prévoir. Par exemple, personne ne sait vraiment quel pourrait bien être l’impact régional et mondial d’un éventuel épuisement de l’approvisionnement en eau en provenance de l’Himalaya. Il est raisonnable de penser que les sécheresses subséquentes qui en découleraient pourraient bien avoir un effet en cascade, en commençant par l’agriculture (famines massives), suivi d’une crise financière et d’une crise migratoire à grande échelle, sans compter les inévitables guerres régionales qui émergeront pour garantir l’accès aux quelques ressources restantes, ce qui pourrait bien conduire à une escalade internationale. Bien que ce scénario puisse sembler improbable, il n’en reste pas moins qu’il faut se préoccuper de cet aspect inextricable de tous nos systèmes d’approvisionnement.

Deux facteurs doivent être pris en considération pour bien saisir l’ampleur de la situation.

Le premier facteur, correspond à tous ces processus qui contribuent à la santé de notre planète qui sont liés entre eux par toutes sortes de procédures toutes plus complexes les unes que les autres, sans compter que toutes nos interactions avec elles contribuent en retour à en augmenter significativement le degré de complexité ; l’interdépendance et l’imprévisibilité, en particulier, dans le cas d’événements extrêmes.

Le deuxième facteur réside dans le fait que, en dépit de toute la coordination que nous avons mise en place entre différents services de sécurité publique, d’hygiène publique, de santé publique et de médecine, la capacité d’agir de tous ces services aura une capacité très limitée à agir au niveau de l’échelle planétaire, encore moins capable de prendre les mesures les plus rationnelles et efficaces possibles dans l’intérêt de l’humanité dans son ensemble ou au mieux l’intérêt de notre survie et de notre prospérité.

Par exemple, une communication plus efficace dans l’action et la distribution des ressources nous donnerait plus de résistance face à une quelconque épidémie ou pandémie, comme l’épidémie d’Ébola de 2014 nous l’a si bien montré. Le problème se manifeste également dans l’incapacité d’agir de manière optimale face à nombre de nos plus grands défis. Notre capacité limitée à coordonner nos intérêts au niveau planétaire à long terme se manifeste également par la difficulté à réduire notre utilisation collective globale des ressources disponibles, limitant ainsi l’impact de nos activités collectives sur notre habitat mondial, alors qu’il serait plus que pertinent d’investir dans l’exploitation de nos ressources de manière optimale pour notre survie et notre bien-être à long terme.

Ce problème limite à son tour notre capacité à faire en sorte que les progrès de la science et de la technologie soient appliqués au progrès de notre bien-être et de notre résilience collective, plutôt que d’être déstabilisateurs ou même utilisés à des fins hostiles catastrophique, comme l’est celui des armes nucléaires.

Les problèmes de l’action collective sont aussi vieux que l’humanité elle-même, et nous avons fait de grands progrès dans la conception d’institutions efficaces, surtout après les Première et Seconde Guerres mondiales. Cependant, les risques associés à ces problèmes augmentent énormément au fur et à mesure que notre pouvoir d’influencer, d’agir et de transformer notre environnement se développe.

Dans cette ère où nous entrons, où l’intelligence artificielle infusera la moindre technologie numérique, les plus grands risques auxquels nous sommes déjà confrontés ont une très forte probabilité d’être le produit de nos propres activités et de notre incapacité à dominer et à limiter collectivement cet incroyable pouvoir technologique.

© Pierre Fraser (Ph. D. / sociologue), 2018