Il n’est certainement pas exagéré de dire qu’au cours des trois dernières décennies, les technologies numériques ont acquis un rôle central dans la façon dont nos sociétés se perçoivent. L’espace numérique est désormais crucial dans la compréhension de soi, non seulement de ce que nous sommes, mais par-dessus tout, de ce que nous pouvons, voulons et devrions devenir en tant qu’individu et en tant que société. L’idéologie technologique module donc de plus en plus nos aspirations économiques, sociales et culturelles, ainsi que notre perception de notre action dans la sphère publique.

Nous sommes entrés dans un schéma de pensée où, collectivement, nous considérons désormais les technologies numériques comme le seul espace social capable d’injecter du dynamisme dans un monde qui semble créer de plus en plus d’inégalités sociales et de plus en plus de problèmes liés à ces mêmes technologies.

En fait, l’idée qu’il existerait une profonde césure historique associée aux technologie numériques voulant que ces dernières affectent non seulement nos relations sociales, mais tout autant la structure économique, les manifestations culturelles, et notre propre compréhension politique et anthropologique de notre monde, est désormais largement acceptée .

Les 5 clés pour comprendre le phénomène

Clé 1
Un changement de génération, popularisé par la thèse des « natifs numériques ». Les jeunes, socialisés dans la culture numérique, seraient soumis à des forces environnementales radicalement différentes de celles des « immigrants numériques » des générations précédentes, et par conséquent, auraient des compétences, des relations et des préoccupations fondamentalement différentes.

Clé 2
Une discontinuité géographique, c’est-à-dire que la généralisation des technologies numériques allait produire la déconnexion sociale d’avec leur environnement local immédiat d’un grand nombre de personnes.

Clé 3
Certains théoriciens des technologies de la communication ont fait appel aux caractéristiques techniques des dispositifs numériques, tels que la facilité d’anonymat, pour justifier une transformation profonde de la structure de la subjectivité contemporaine, c’est-à-dire une discontinuité formelle de l’identité personnelle . De ce point de vue, l’identité technologique dominante sur Internet et les réseaux sociaux serait inévitablement fluide et entrerait en confrontation avec la subjectivité cartésienne classique.

Clé 4
L’interaction sociale. Les relations sociales contemporaines seraient dictées par les technologies. Même les manuels de base en sociologie comportent dorénavant quelques chapitres sur la société en réseau qui décrivent comment la technologie a transformé et étendu un mode de liaison en réseau qui était somme toute un épiphénomène il n’y a que quelques années. De nombreux sociologues reconnaissent d’ailleurs de facto que la diffusion des technologies numériques a transformé les unités sociales de base des réseaux sociaux traditionnels, et que cette transformation a affecté les relations qui étaient au fondement même de la production et de l’échange social, de la distribution du pouvoir politique et de notre vie privée.

Clé 5
Pour certains chercheurs, cette série de discontinuités historiques articulées en termes de géopolitique, de cycle de vie, de subjectivité et de liens sociaux, aurait fait converger le tout dans une cinquième rupture liée à la transformation et à l’expansion des outils de délibération démocratique et, en fin de compte, d’une transition de la citoyenneté traditionnelle vers une forme de citoyenneté numérique qui pourrait redonner vie au grand rêve démocratique.

Technologie, société et politique

À notre avis, cette centralité de la technologie en tant que source de transformations historiques est irréaliste. En fait, il peut sembler logique et raisonnable de comprendre l’hypothèse de la discontinuité technologique comme une forme de préférence adaptative à la réduction de nos attentes délibératives en démocratie. Nous cherchons ainsi dans la technologie une consolation contre la perte de la légitimité politique des démocraties occidentales.

Pire encore, nous avons placé dans ce grand rêve au tout numérique nos espoirs d’une domestication de la mondialisation qui ne nécessite pas de changements structurels majeurs, mais qu’un simple progrès qui nécessiterait à peine un processus d’apprentissage et d’adaptation culturels.

Si Internet et les réseaux sociaux ont un tel pouvoir d’attraction, c’est bien parce qu’ils se présentent sous des traits conviviaux et sympathiques, parce qu’ils sont une sorte de marché sans argent où l’organisation émerge spontanément.

Alors que dans la vie ordinaire le lien social est soumis à des normes sociales communes et collectives d’entrer en interaction, ici, dans le monde numérique, le lien social est totalement conditionné par des protocoles techniques.

Par conséquent, la surestimation de la technologie comme horizon d’un avenir partagé par tous est un pari suicidaire qui donne tout le champ de la vraie politique aux mouvements réactionnaires. Et c’est peut-être là l’une des raisons pour laquelle, après la défaite du printemps arabe et des mouvements sociaux latinos-américains de grande ampleur, que le constat s’est révélé douloureux.

On a pensé que le néolibéralisme éclaterait sous la fondre de tous ces gens qui allaient s’exprimer librement à travers les blogues et les réseaux sociaux, mais rien de tout ça n’est survenu, bien au contraire. Pourquoi ? Parce que le néolibéralisme se nourrit justement de cette bête que sont les réseaux sociaux en fractionnant le lien social.

© Équipe éditoriale de Prospective|Société, 2018