Les enjeux sociaux et économiques de l’intelligence artificielle

Source : Un robot veut occuper mon emploi

En mars 2017, lors du dépôt de son budget annuel, le gouvernement du Canada a particulièrement souligné que l’intelligence artificielle avait le potentiel de générer une solide croissance économique[1]. D’ailleurs, quoi de plus innovant que l’intelligence artificielle ? À une autre époque, pas si lointaine, on parlait, au Canada, de l’autoroute de l’information comme de l’Eldorado de l’innovation technologique et économique. Le chercheur Marc Lemire avait bien mis en évidence ce phénomène dès 1997 :

« L’intérêt manifesté en Occident depuis le début des années 1990 pour le projet d’autoroutes de l’information incite à réfléchir. Actuellement, peu de projets politiques paraissent susciter autant d’engouement dans la population et parmi les acteurs publics. Dans la presse générale, les discours d’entreprises et même dans les textes et documents politiques, un même état d’esprit s’observe à l’idée des bénéfices sociaux, politiques et culturels associés à ce projet. Les discours se font alléchants et mobilisateurs, et visent à associer le projet a un futur libérateur. Certains acteurs publics, à commencer par les leaders politiques américains, ont élevé les autoroutes de l’information au rang d’impératif de la modernité. Ils en ont fait un levier essentiel pour le développement économique et la création d’emploi, un remède aux difficultés des systèmes de santé et d’éducation, et une avancée décisive du partage du savoir et de la démocratie[2]. Ces perspectives séduisantes semblent avoir eu le dessus dans l’imaginaire collectif, malgré les appels à la prudence lancés par quelques observateurs. […] C’est donc l’imaginaire qui est actuellement à l’œuvre[3]. »

[En lien avec ce sujet : Intelligence artificielle, l’absorption de la société]

Ce qu’il y a d’intéressant avec ce texte rédigé en 1997, c’est que, vingt ans plus tard, il suffit de remplacer quelques mots pour le recontextualiser en 2017. Prêtons-nous à l’exercice :

« L’intérêt manifesté en Occident depuis 2012 pour l’intelligence artificielle incite à réfléchir. Actuellement, peu de projets d’entreprises et politiques paraissent susciter autant d’engouement dans la population et parmi les acteurs publics et privés. Dans la presse générale, les discours d’entreprises et même dans les textes et documents politiques, un même état d’esprit s’observe à l’idée des bénéfices sociaux, politiques et culturels associés à ce projet. Les discours se font alléchants et mobilisateurs, et visent à associer le projet a un futur libérateur. Certains acteurs publics, à commencer par les leaders politiques américains, canadiens, français et britanniques, ont élevé l’intelligence artificielle au rang d’impératif de la modernité. Ils en ont fait un levier essentiel pour le développement économique, un remède aux difficultés des systèmes de santé et d’éducation, et une avancée décisive du partage du savoir et de la démocratie. Ces perspectives séduisantes semblent avoir eu le dessus dans l’imaginaire collectif, malgré les appels à la prudence lancés par quelques observateurs. […] C’est donc l’imaginaire qui est actuellement à l’œuvre. »

Pour le gouvernement canadien, dont le premier ministre Justin Trudeau s’est fait le porte-parole[4][5], c’est maintenant ou jamais pour le Canada de se positionner comme un leader mondial en matière d’intelligence artificielle et d’apprentissage profond. C’est donc pourquoi le Canada « entend offrir un appui public solide aux programmes de recherche et à l’expertise de calibre mondial offerts dans les universités canadiennes afin de positionner le Canada en tant que chef de file en matière de recherche sur l’intelligence artificielle et l’apprentissage profond[6]. »

Réagissant aux annonces faites par le premier ministre et au Budget du Canada 2017-2018, le journaliste François Cardinal, du journal La Presse, a proposé cette lecture des faits :

« Tout est en place pour que le Canada ouvre ses portes aux meilleurs chercheurs de la planète, courtise les scientifiques les plus convoités, attire les étudiants les plus prometteurs. Tout milite en effet pour que Montréal, Toronto et les grandes villes accueillent la crème du milieu académique mondial, surtout dans le domaine scientifique de l’heure : l’intelligence artificielle. Mais il faut agir vite. […] L’occasion est trop belle pour le Canada, dans tous les secteurs de pointe, mais particulièrement en intelligence artificielle et en apprentissage profond, pour lesquels se battent actuellement les grands pays de la planète. […] La France vient tout juste de dévoiler un plan sur lequel ont œuvré 500 chercheurs, sachant que ce domaine a un potentiel aussi révolutionnaire qu’Internet. […] Tous ces pays, on le devine, cherchent maintenant à attirer les talents pour se positionner rapidement.

[…]

Le Canada a une longueur d’avance. Il a une image d’ouverture et de tolérance, au moment où ces valeurs font tant défaut. Il peut compter sur un vendeur hors pair en la personne de Justin Trudeau. Et il s’est taillé en intelligence artificielle une réputation qui fait jaser bien au-delà des frontières. […] On retrouve à Montréal et Toronto la plus importante masse critique de chercheurs en milieu académique au monde. Et les pionniers Yoshua Bengio, de l’Université de Montréal, et Geoff Hinton, anciennement de l’Université de Toronto, ont réussi à faire du Canada un lieu à la fois convoité par Google, Microsoft… et les chercheurs de toute nationalité.

[…]

Le Canada est donc en avant de la parade, d’autant que ses gouvernements sont plus volontaires que jamais. Il faut en profiter pendant que le populisme ralentit les autres pays. Il faut donc que les gouvernements accélèrent le tempo, que les universités se montrent plus dynamiques et que le privé embarque avec plus d’enthousiasme encore. Les derniers budgets provincial et fédéral, on ne l’a pas assez dit, ont fait preuve d’une remarquable cohésion sur les questions de science et d’innovation. Ils ont aligné leur tir. Ils ont promis des investissements. Et ils ont décidé de mettre de l’avant une vision nationale de l’intelligence artificielle, de concert avec l’Institut canadien de recherches avancées. […] Il faut, bref, que le privé fasse sa part et que les gouvernements accélèrent le pas pour attirer les cerveaux de la planète, peut-être les futurs Prix Nobel[7]. »

Quels sont les mots-clés ou les phrases-clés à retenir dans ce qu’écrit le journaliste François Cardinal ?

Premièrement, le caractère urgent : « Il faut agir vite. » En matière de haute technologie, l’urgence est constamment à l’avant-plan des propositions, car le sentiment d’urgence autorise non seulement à agir le plus rapidement possible au risque d’être éclipsé par une autre nation ou une autre entreprise, mais autorise aussi à faire en sorte qu’un gouvernement puisse investir l’argent des contribuables pour financer des projets de recherche universitaire qui se retrouveront par la suite dans le secteur privé — socialisation des investissements, privatisation des profits.

Deuxièmement, « le Canada a une longueur d’avance » sur plusieurs autres pays, car « on retrouve à Montréal et Toronto la plus importante masse critique de chercheurs en milieu académique au monde. » Conséquemment, le corollaire de cette affirmation est de conclure que « le Canada est donc en avant de la parade, d’autant que ses gouvernements sont plus volontaires que jamais [car] ils ont promis des investissements. Et ils ont décidé de mettre de l’avant une vision nationale de l’intelligence artificielle, de concert avec l’Institut canadien de recherches avancées. » Ici, il est impératif de souligner le discours de la coopération entre tous les intervenants, même s’il est de façon générale boiteux ou à peine existant, car c’est justement cette « coopération » qui serait gage de réussite.

Troisièmement, le discours de ce beau et grand pays qu’est le Canada qui « a une image d’ouverture et de tolérance, au moment où ces valeurs font tant défaut. […] Il faut en profiter pendant que le populisme ralentit les autres pays. » Ici, il s’agit ici de jouer sur la grande ouverture du Canada face à la différence, et de faire aussi la promotion politique du multiculturalisme façon Canada dont le premier ministre Justin Trudeau est un ardent défenseur.

[En lien avec ce sujet : Intelligence artificielle, l’autonomie technologique]

On voit donc comment s’articule le discours journalistique qui se fait non pas seulement la courroie de transmission du pouvoir en place, mais aussi la courroie de transmission de ces idées qui sont dans l’air du temps à propos de l’intelligence artificielle, cette intelligence artificielle qui serait cet horizon scientifique, technologique et économique indépassable dont le Canada aurait tant besoin « pour attirer les cerveaux de la planète, peut-être les futurs Prix Nobel. » Et l’affirmation n’est pas anodine, « les futurs Prix Nobels », une enflure verbale justifiant de clamer haut et fort qu’« il faut agir vite. »

Et c’est là où se révèle l’un des mécanismes sociaux de l’intelligence artificielle, c’est-à-dire rendre sociable et sociale cette dernière. La question qu’il faut maintenant se poser est celle-ci : Quels sont les mécanismes sociotechnologiques derrière l’intelligence artificielle qui permettent de tenir ce type de discours ? Pour réponde à cette question, je propose au lecteur une démarche par laquelle il sera tenté de comprendre non seulement en quoi consiste la complexité technologique, mais de voir aussi comment elle agit.

© Pierre Fraser, 2017 / texte
© Dimitris Poupalos / photo
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[1] Association québécoise des technologies (2017), Budget du Canada 2017-2018 : L’AQT présente les principales mesures qui toucheront les entreprises technos québécoises.

[2] Torrès, A. (1995 [août]), L’Eldorado cybernétique, Manière de voir, Le Monde diplomatique, no 27, pp. 49-52.

[3] Lemire, M. (1997), L’imaginaire des autoroutes de l’information : le discours des acteurs publics québécois et canadiens, Mémoire présenté à la Faculté des études supérieures de l’Université Laval pour l’obtention du grade maître ès arts, Département de science politique, Faculté des Sciences sociales, p. 1.

[4] « Le premier ministre Justin Trudeau était de passage à Brampton en Ontario, jeudi, pour parler de l’innovation en matière d’intelligence artificielle, ou d’apprentissage profond. Il a souligné que les principaux centres que sont la Grande région de Toronto, Montréal et Edmonton, recevront les investissements prévus dans le budget fédéral dévoilé la semaine dernière. » (Source: Radio-Canada (2017 [30 mars]), Intelligence artificielle, de l’argent pour les centres d’innovation à Toronto, Montréal et Edmonton.)

[5] « Le premier ministre Justin Trudeau participera plus tard aujourd’hui au Sommet des PDG de Microsoft, à Seattle, afin de convaincre des multinationales d’investir dans la technologie de pointe au Canada, notamment en intelligence artificielle et en informatique quantique. Selon la secrétaire de presse du premier ministre, M. Trudeau sera le premier chef de gouvernement en fonction à participer à cette rencontre. » (Source: Radio-Canada (2017 [17 mai]), Justin Trudeau à Seattle pour vendre la technologie de pointe canadienne.)

[6] Association québécoise des technologies (2017), op. cit.

[7] Cardinal, F. (2017 [9 avril]), Futurs Prix Nobel : bienvenue au Canada !, La Presse, URL: http://bit.ly/2uvpJaC.

 

 

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