Quand l’insignifiance visuelle finit par avoir du sens

Quand l’insignifiance visuelle finit par avoir du sens, c’est parfois parce que ce sens s’impose.

Par exemple, dans la photo ci-dessus, à l’intersection de la 52e rue et de la 1e avenue, depuis le trottoir, dans le quartier Charlesbourg de Québec, le sens visuel qui s’impose est bien celui de la publicité. En fait, descendre la 1e avenue en marchant sur le trottoir, c’est vivre le sens publicitaire dans toute son envergure. Aujourd’hui, marcher n’a plus rien à voir avec le promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau, tant l’environnement de marche urbain est truffé de publicité et de repères visuels de toutes sortes.

En ce sens, il parait que les grands penseurs du XVIIIe siècle avaient un point en commun : ils aimaient marcher.

Plusieurs des textes de Jean-Jacques Rousseau débutent même par la description d’une promenade solitaire au cours de laquelle l’esprit s’éveillait. S’il s’agit d’un geste qui semble banal, tellement il est dissout dans le quotidien, force est de constater que nous marchons pour toutes sortes de raisons : préparer la journée, rejoindre un moyen de transport plus rapide que nos pieds, se rendre à un endroit où nous sommes attendus, faire les emplettes et alouette !

Mais qu’en est-il du sens que nous donnons à ce geste machinal ? Si la plupart du temps, nous ne prenons pas la peine de nous arrêter sur la question, il faut reconnaître que le sens qu’on retire de cette action change d’une situation à l’autre.

Alors que certains marchent par obligation et ne retirent aucun plaisir à accomplir cette action de motricité coordonnée, d’autres marchent par conviction ; pour ces derniers, le fait de mettre un pied devant l’autre est synonyme de laisser sur ses traces un monde meilleur et en santé. Il y a aussi ceux qui aimeraient bien marcher, mais qui peinent à faire fonctionner leur système moteur en panne ou trop usé, et qui se voient contraints d’arpenter les rues dans un fauteuil roulant.

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Quand l'insignifiance visuelle finit par avoir du sens

Puis, il y a ces esprits curieux d’observer la vie pour la figer sur pellicule ou, encore, pour la décrire sur papier ; nous sommes photographes, sociologues, anthropologues, philosophes, travailleurs sociaux, etc.

Or, si les raisons de mettre un pied devant l’autre sont variées, les observations qu’on peut en tirer sont quant à elles influencées par le lieu, l’époque, la saison, le jour et l’heure à laquelle nous utilisons nos yeux pour observer la mise en scène qui se présente à nous. Oui, vous avez bien lu : mise en scène, car c’est ce que le sociologue observe lorsqu’il s’intéresse à la vie en communauté. Il cherche à voir l’amalgame des rôles, des positions sociales, des performances individuelles, des liens et des articulations de la vie à laquelle nous participons aussi, et qui, parfois, brouille le sens de ce qui est observable.

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Quand l'insignifiance visuelle finit par avoir du sens

Vous est-il déjà venu à l’esprit que le trottoir que vous empruntez chaque semaine, même s’il semble fait pour nous protéger des voitures, a en fait pour mission de nous indiquer l’endroit précis où nous devrions marcher ? Avez-vous pensé qu’il est le serviteur d’un urbaniste passé par là précédemment, tout comme les édifices qui se tiennent devant vous sont des indicateurs historiques et anthropologiques de la vie passée du lieu où vous êtes? Cette perspective est trop poétique pour vous, peut-être…

Comme le dit si bien l’anthropologue québécois Serge Bouchard, l’homme est un aménagiste qui invente, fait et refait des espaces. Il faut ainsi « voir le territoire comme un immense domaine composé d’innombrables paysages livrés librement à la découverte et à la jouissance de tous1 », à condition, bien sûr, d’avoir les yeux ouverts.

C’est précisément ce à quoi prétend Photo |Société, vous amener à prendre connaissance du sens caché derrière l’insignifiance visuelle qui nous entoure.

Confronter son esprit à des réalités diverses, c’est ouvrir la porte d’un trésor que seuls vous pourrez posséder — le savoir — et c’est avec grand plaisir que toute l’équipe de Photo|Société vous en fait cadeau !

© Lydia Arsenault (sociologue), 2017 / texte
© Pierre Fraser (Ph. D.), 2017 / photos

1 Bouchard, S. (2012), « Pour une politique des points de vue », dans C’était au temps des mammouths laineux, Montréal : Les Éditions du Boréal, Collection Papiers Collés, p. 175-180.

 

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