Un documentaire, ça ne sert à rien…

« Un documentaire, ça ne sert à rien… », est l’une des mes réparties préférées à propos des documentaires.

Et pourtant, je fais des documentaires. Où est donc le problème ? En fait, il n’y a pas de problème. Comme le soulignait l’anthropologue québécois Serge Bouchard, l’anthropologie ne sert à rien et c’est sa première vertu.

Pourquoi ne servir à rien est-il une vertu ? Pourquoi un documentaire qui dénonce des inégalités sociales ne sert à rien ?

En fait, ce qui est dénoncé dans un documentaire, et malgré le nombre, petit ou grand, de gens qui l’auront visionné, la situation n’aura pas changé dans 5 ou 10 ans ; elle aura même la plupart du temps empirée. Et c’est là toute la vertu du documentaire, car il n’arrive à convaincre que quelques personnes, mais les personnes qu’il arrive à convaincre peuvent parfois avoir un effet multiplicateur, même si c’est bien rare.

Concrètement, les gens aiment bien qu’on les « brasse » de temps à autres, mais pas trop, histoire d’avoir un petit « fix » d’adrénaline pendant quelques instants, de ressentir l’indignation pendant quelques minutes, pour finalement se dire que la société devrait s’occuper de la chose, mais revenir aussi vite que possible dans le confort d’une société faisandée qui, au bout du compte, en n’a rien à cirer des inégalités sociales, sauf quelques allumés et convertis à la cause sociale, à l’activisme et au militantisme, autrement dit, des missionnaires de la sociologie.

Alors, pourquoi faire des documentaires s’ils n’arrivent pas réellement à faire changer les choses ? Parce que, la sociologie ou le documentaire sont plus un état d’esprit et une culture qu’une science. D’ailleurs, il faut se souvenir de ce que Claude Lévi-Strauss disait à propos des sciences sociales et des sciences humaines : « [elles] ne sont des sciences que par une flatteuse imposture. Elles se heurtent à une limite infranchissable, car les réalités qu’elles aspirent à connaître sont du même ordre de complexité que les moyens intellectuels qu’elles mettent en œuvre. De ce fait, elles sont et seront toujours incapables de maîtriser leur objet. »

À l’instar de Claude Lévi-Strauss, il faut bien admettre que le documentaire n’a rien de scientifique, mais il a au moins l’avantage et le mérite d’appréhender la complexité humaine et sociale dans toute son envergure. C’est donc là la première vertu du documentaire.

Par exemple, ce petit documentaire (30 minutes), que j’ai réalisé à propos des banques alimentaires, cherche justement à saisir la complexité de cette réalité sociale invisible à la plupart d’entre nous. Et c’est là où le documentaire a une utilité, ne serait-ce que mettre en lumière certaines réalités sociales.

© Pierre Fraser, (Ph. D.), 2018 / texte et documentaire

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