La carnivalisation de la vie et le téléphone intelligent

L’une des prérogatives de la sociologie visuelle est bien de rendre compte de la réalité sociale à travers l’image fixe ou animée. Montrer, démontrer, expliquer, voilà bien le rôle du sociologue à travers l’image, mais ce rôle de sociologue en tant qu’intellectuel, comme le disait si bien Umberto Eco, n’est pas de résoudre des crises, mais bien d’en provoquer: « la tâche des hommes de culture est de semer des doutes plutôt que de recueillir des certitudes. [1] » Et me voilà de plein pied à semer des doutes à propos du téléphone intelligent.

Il est un lieu commun de dire que le téléphone intelligent a littéralement transformé nos vies, qu’il a nous a donné accès Internet — cet incommensurable réservoir de savoirs auquel le plus pauvre d’entre nous peut avoir accès afin de gravir l’échelle sociale (ironie) —, qu’il nous permet de connaître en temps réel notre condition métabolique, la surcharge de trafic, la météo, les côtes boursières, le bonheur de nos congénères via Facebook et j’en passe. Si le téléphone intelligent est sans aucun doute un outil de travail pour les ambulanciers, les plombiers, les médecins et les directeurs de ceci ou de cela, entre autres, il devient, entre les mains de tous ceux qui n’ont pas à être joignables en tous temps un pur instrument de divertissement et de carnivalisation de la vie. Autrement dit, un Disneyland permanent depuis lequel il est possible de contempler la vie des autres et de tous les autres qui sont amis avec les autres.

Et si, par hasard, notre téléphone intelligent, par erreur algorithmique — car les algorithmes sont là pour nous conforter dans notre plaisir et non le déplaisir —, nous fait découvrir « qu’en de nombreuses parties du monde on s’amuse peu et on meurt de faim, notre mauvaise conscience est [dès lors] apaisée par un grand spectacle (joyeux) [sur Internet] destiné à recueillir des fonds pour les enfants noirs, paraplégiques et squelettiques. [2] » D’ailleurs, quel plaisir n’éprouve-t-on pas, lorsqu’une catastrophe se produit, de cliquer sur le bouton LIKE (ou ce qui lui sert de succédané) pour être en symbiose avec toutes ces vraies personnes qui éprouvent une réelle souffrance ? Même dans la souffrance des autres, notre téléphone intelligent nous propose le divertissement et le carnaval avec ce petit bouton LIKE. On nous propose même de pousser le côté ludique de la chose en utilisant une application qui modifiera notre photo de profil en lui adjoignant, en arrière-plan, un ersatz d’image de l’horreur qui vient de se produire. C’est un peu comme se promener avec une couronne de plumes accrochée au cul et un anneau multicolore au pénis : « Me voyez-vous ? Je suis empathique à votre souffrance ! ».

Ceci n’est pas un téléphone ludique

Chaque instant passé devant notre téléphone intelligent est un instant passé à jouer auxquels les médias sociaux contribuent tout particulièrement. Toute question posée à Siri est un moment de jeu. L’application GPS est un jeu. L’application pour payer le parcomètre est un jeu. L’application que le Festival d’été de votre patelin propose est un jeu. Toutes ces applications qui peuplent nos téléphones intelligents sont des jeux à l’usage exclusif du divertissement et de notre plus grand bonheur. «Étant des créatures ludiques par définition et ayant perdu le sens de la mesure dans le jeu, nous sommes dans la carnivalisation totale. L’espèce a tant de ressources qu’elle est sans doute en train de se transformer et qu’elle saura accepter cette condition en en tirant même des avantages spirituels. [2] » Hourrah !

Un beau jour, un type qui, lui aussi, aime jouer, dans un quartier tout près de chez-vous, fera sauter une bombe à l’uranium appauvri, et le carnaval, pour ceux qui seront dans son souffle, sera terminé, alors que les autres qui n’auront pas été dans son souffle poursuivront le carnaval éternel par technologies numériques interposées en signalant leur empathie par un LIKE ou tout autre bouton qui s’en rapproche.

On le voit bien, la sociologie visuelle sert aussi à ça. Tout d’abord, montrer l’objet de l’analyse (ici, le téléphone intelligent), et décrire par la suite ce qui ne se voit pas immédiatement, c’est-à-dire ce qui est socialement derrière l’objet. Il s’agit là d’un travail d’analyse sociologique particulièrement subversif.

© Pierre Fraser, Ph.D., 2017 / texte

__________

[1] Eco, Umberto (2006), À reculons comme une écrevisse, Paris : Grasset, p. 99.
[2] Idem., p. 100.

 

 

 

 

 

 

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