La répression à Québec en quelques images

La performance théâtrale Où tu vas quand tu dors en marchant ?, création originale du Carrefour international de théâtre, qui se tient fin mai et début juin dans la ville de Québec, explore constamment des thèmes qui non seulement nous renvoient à nous-mêmes, mais qui tentent aussi de voir comment différentes réalités sociales nous construisent. La prestation 2017 de cet événement comporte un tableau particulièrement éloquent, La souricière, quant au pouvoir et l’un de ses instruments de répression particulièrement efficace, la police.


On se souviendra tous du célèbre Sommet des Amériques en 2001 à Québec où plusieurs dirigeants des trois Amériques s’étaient réunis pour discuter d’une potentielle zone de libre-échange. Mais, ce dont on se souvient surtout, c’est bien cette opposition systématique de la part de la société civile à laquelle avait été confrontée le pouvoir et qui a bien mis en évidence l’ensemble des mesures de sécurité dont dispose le pouvoir pour gérer ce genre d’événements. Lors de cette confrontation – car les médias ont surtout parlé des manifestants, des délinquants et des anarchistes qui s’en prenaient aux policiers –, pendant plus de trois jours, soit les 20, 21 et 22 avril, en plein coeur de la ville de Québec, sur la colline parlementaire, les forces de l’ordre, à quelques reprises, ont été en mesure de prendre en souricière les manifestants et de les gazer. Et c’est en ce sens que la performance Où tu vas quand tu dors en marchant ? a reproduit de façon tout à fait saisissante ce moment que j’ai en partie vécu à l’époque à ce même endroit.


En fait, cette prestation théâtrale prend toute son ampleur par le seul fait de la présence d’une foule compacte. Un peu partout, des mannequins représentant, soit des manifestants, soit des policiers incrustés dans la foule, sur fond de trame sonore hyper réaliste et de fumée, donne réellement l’impression d’être pris dans la mêlée. Ici, la posture des mannequins représentant des policiers est bien celle d’individus qui répriment des délinquants, des manifestants et des anarchistes. D’ailleurs, Michel Foucault ne disait-il pas que la police ne peut exister s’il n’y a pas au moins un délinquant :

« La société sans délinquance, on y a rêvé à la fin du XVIIIe siècle. Et puis ensuite, pfft ! la délinquance était trop utile pour qu’on puisse rêver chose aussi sotte et aussi dangereuse finalement qu’une société sans délinquance. Sans délinquance, pas de police. Qu’est-ce qui rend la présence policière, le contrôle policier tolérable pour la population, sinon la crainte du délinquant ? Vous parlez d’une aubaine prodigieuse. Cette institution si récente, si pesante de la police n’est justifiée que par cela. Si nous acceptons au milieu de nous ces gens en uniformes, armés – alors que nous-mêmes n’avons pas le droit de l’être – qui nous demandent nos papiers, qui viennent rôder devant le pas de notre porte, comment serait-ce possible s’il n’y avait pas de délinquants ? Et s’il n’y avait pas tous les jours dans les journaux des articles où l’on nous raconte combien les délinquants sont nombreux et dangereux ? »


Autre particularité, les policiers sont tous représentés avec une tête de porc — de sales cochons, de sales porcs — qui, sur un BBQ, font rôtir des livres de sociologie et de philosophie «subversifs», alors que les manifestants ont soit une tête de chevreau ou de lapin — les sacrifiés et les sacrifiables. Les journalistes, quant à eux, possèdent une tête de perroquet — répéter en boucle le discours du pouvoir et de l’oppression — et tiennent, en guise de microphone, un cornet de crème glacée — leur récompense pour répéter le discours du pouvoir.


Au total, cette performance théâtrale subversive, car c’est bien ce qu’elle est, c’est-à-dire une contestation du pouvoir sous forme artistique, est intéressante à plus d’un égard, car elle rend compte de la place spécifique accordée à la police dans notre société, à savoir qu’elle constitue un instrument privilégié de la normalisation. Comme le soulignait Michel Foucault, la police est « un appareil qui doit être co-extensif au corps social tout entier (…). On est, avec la police, dans l’indéfini d’un contrôle qui cherche idéalement à rejoindre le grain le plus élémentaire, le phénomène le plus passager du corps social », car la police (originellement entendue comme bonne intendance d’un territoire urbain) constitue effectivement les prémices du dispositif sécuritaire (police de la circulation des personnes et des biens, etc.).


© Pierre Fraser, Ph.D. / texte et photos

 

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