Défier le discours des puissants par le cinéma

Ce qu’il y a de fascinant avec un documentaire, c’est que la situation qui y est dénoncée, dans 5 ou 10 ans, dans le meilleur des cas, n’aura  connu aucune amélioration, et que de façon générale, elle se sera plutôt dégradée. Il suffit de visionner les films plus anciens de Ken Loach et de Michael Moore pour se rendre compte à quel point les situations qui y sont dénoncées ont bel et bien empirées.

Comme le souligne le réalisateur britannique Ken Loach, c’est inquiétant de se dire que les choses n’ont pas beaucoup changé avec le temps, mais c’est pourtant la réalité. La société est encore et toujours basée sur le conflit, une classe contre une autre.

En fait, ceux qui ont le pouvoir ne veulent pas que le peuple combatte son vrai ennemi, la classe capitaliste, ceux qui possèdent et contrôlent les grandes entreprises, ceux qui dominent la finance ou la politique. Leur société est basée sur les conflits, la division et l’exploitation.

Les puissants pensent : « Ta personne m’importe peu, je veux juste savoir combien tu peux me rapporter. » Ils doivent alors trouver des boucs émissaires et ciblent toujours les plus faibles : les pauvres, les assistés sociaux, les travailleurs au salaire minimum et les mères monoparentales. Cela n’est pas nouveau, ils utilisent les mêmes procédés depuis des décennies. La droite accuse toujours les plus vulnérables d’être responsables de la crise de son propre système économique. Ceux qui n’ont pas de travail sont tenus pour responsables et sanctionnés pour leur inactivité alors que, bien sûr, il n’y a pas d’emplois.

Dans le documentaire que je suis en train de tourner, intitulé « J’ai faim», je suis allé à la rencontre de tous ces gens qui mettent en oeuvre une complexe logistique d’approvisionnement afin d’arriver à fournir un repas ou des denrées à une seule personne démunie ou en situation de défavorisation. Et c’est bien là qu’on se rend compte à quel point le discours des puissants agit, alors que les démunis deviennent les boucs émissaires idéaux que certaines radios commerciales se plaisent à stigmatiser. Détourner l’attention du problème réel de la faim pour dire que ceux qui ont faim sont totalement responsables de leur situation, et que les banques alimentaires existent pour justifier l’emploi de ceux qui travaillent dans les banques alimentaires.

Il faut aussi comprendre que toute cette logistique qui articule les banques alimentaires sert aussi au mieux les intérêts des puissants. En ayant ainsi des organismes qui prennent en charge ce que l’élite considère comme les rejets et les rebuts de la société sans jamais l’exprimer ouvertement, les puissants peuvent ainsi convaincre les instances politiques que l’État n’a pas à investir dans de complexes programmes sociaux coûteux, risqués et non rentables, et qu’il peut mieux investir cet argent (l’argent des contribuables) à travers différentes formules fiscales avantageuses pour les entreprises. À ce sujet, Alain Bouchard, le président de la chaîne québécoise Couche-Tard, milliardaire de son état, a souligné à quel point « le Québec quémande trop, dépense trop et est à la merci de groupuscules de pression. […] J’aimerais moins de gouvernement, moins de réglementation, plus de soutien aux entrepreneurs. » Comme si, en revanche, une société entrepreneuriale qui encourage la réussite créerait à la fois plus de riches, donc de meilleures conditions de vie pour l’ensemble de la population. Il y a de quoi devenir cynique…

L’un des phénomènes les plus troublants que révèle le documentaire, c’est que, dans la seule ville de Québec, en l’espace d’à peine deux ans, le nombre de familles ayant recours aux banques alimentaires a plus que doublé, et que le nombre de travailleurs au salaire minimum ayant recours aux banques alimentaires a lui aussi doublé.

Il y a donc un dysfonctionnement, et c’est bien l’intention de ce documentaire d’en démonter toute la mécanique. Sortie prévue pour l’automne 2017.

© Pierre Fraser, 2017

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s