Quand l’imagerie médicale révèle la condition sociale du corps

L’imagerie médicale, c’est aussi rendre visible la marque du temps sur le corps, ses effets, ses ravages. C’est une lecture dans une temporalité. C’est forer dans le corps pour en révéler la sédimentation, un peu comme les climatologues forent la glace pour en retirer des carottes sédimentaires. Lire le temps dans le corps, c’est se donner des outils pour mettre en lumière ce qui le subjugue, le contraint, le rend malade, le fait vieillir. C’est accéder à la mémoire de l’usage du corps.

Toutes ces données sont disponibles, depuis toujours, dans le corps. Faute de moyens pour y accéder, le corps demeurait opaque, nous privant par le fait même d’interpréter les empreintes du temps, ces traces pourtant éloquentes, mais si profondément enfouies dans les multiples replis des organes, des molécules et des gènes. Aujourd’hui, on se donne les moyens technologiques et techniques pour faire ces forages. Et nous le ferons… Volonté de puissance.

Une fois révélée la mémoire de l’usage dans le corps d’un individu, il est possible de révéler une mémoire de la construction du corps de tous les corps. C’est la loi des grands nombres qui joue ici. Variable dans ses expressions, le corps est unique dans son essence. Il existe un corps qui est comme une représentation de tous les corps. C’est le Graal du Big Data : révéler la mémoire de la construction du corps, révéler le temps de l’Homme depuis qu’il existe et reprendre le contrôle de son évolution. Abandonné pendant des millions d’années au seul bon vouloir des lois de l’évolution, il semble désormais temps d’infléchir le cours de son évolution. Il est là l’enjeu de la datamasse médicale et de tout le courant transhumaniste ou posthumaniste. Par la transparence, le corps transcendé advient.

Le corps transparent ce n’est pas seulement de l’information, mais surtout une connaissance qui doit être extraite de cette même information. Et cette connaissance possède son propre alphabet : A, C, G, T. Un alphabet rudimentaire au potentiel infini, celui de l’ADN. C’est l’alphabet de l’infiniment petit situé au-delà du visible. C’est la mémoire de l’espèce, d’où l’espoir de faire parler cette mémoire, d’en comprendre toute la syntaxe, d’en décrypter les moindres ramifications, d’où l’espoir que la carte du génome humain puisse révéler comment agir sur le gène pour corriger les défauts déjà installés ou prévenir ceux qui auraient l’idée saugrenue de s’installer.

Rendre transparent le corps passe aussi par une représentation visuelle aseptisée, blanche, lisse et sans aucune trace de sang. Révéler l’intérieur du corps par la promesse d’un simple scanning oblige surtout à ne rien montrer du complexe appareillage qui sous-tend la numérisation du corps. Dans cet univers de la transparence du corps, même l’image finale est aseptisée sous forme de 0 et de 1 d’où le sang et chair des organes sont absents.

Le corps transparent c’est aussi la mise en lumière de ce qui était autrefois opaque. C’est le corps transpercé sans douleur, de façon non invasive, par des rayons X, des ondes magnétiques, des ultrasons. Le corps se révèle, présente non pas une explication de son fonctionnement soudainement retrouvé autour de cette révélation, mais en démultiplie les possibilités d’interprétation. On doit apprendre à lire le corps transparent. Les technologies actuellement en développement le feront automatiquement sous peu pour les spécialistes et celles-ci seront par la suite versées dans le grand public à travers une multitude d’applications. C’est dans la logique des technologies numériques de procéder à une désintermédiation systématique de tout ce qu’elles touchent. La désintermédiation c’est la capacité d’une technologie numérique (i) à abaisser les coûts de production d’un produit avoisinant le zéro ; (ii) à rendre quasi obsolètes les technologies servant à fabriquer ce même produit ; (iii) à éliminer les intermédiaires ; (iv) à remettre entre les mains du plus grand nombre les technologies de production du produit.

Le corps transparent, c’est aussi la promesse de rendre visible ce qui était invisible. Promettre, c’est aussi détenir le pouvoir de réaliser, de rendre réelle une chose possible. La promesse ouvre la voie, par la voix de celui qui promet, à quelque chose de meilleur. L’imagerie médicale est dans cette logique. Elle promet constamment. Elle promet de transformer ce qui est vu en une cible sur laquelle il est possible d’agir, comme identifier le gène spécifique d’une fonction biologique spécifique. La génétique n’est pas encore là, ni la génomique par ailleurs. Ce n’est qu’une question de temps. Comment, par quel chemin la science y arrivera-t-elle ? En fait, la question n’est pas pertinente, puisque nul ne sait comment ce processus s’effectuera. Par contre, une chose est certaine, la solution adviendra. Comme le corps est une marchandise à exploiter, nul doute que les investisseurs de risque sauront flairer la bonne affaire.

Le corps transparent révèle aussi le statut social de l’individu. Le corps transparent du nanti n’est pas le corps transparent du démuni. Le corps transparent est aussi une sociologie du corps. L’intérieur du corps d’un nanti révèle son statut social, n’affiche pas les stigmates du manque de ressources financières, affiche plutôt l’accès à une saine alimentation consommée dans un milieu de vie contrôlé, plus hygiénique en quelque sorte, affiche l’absence de certaines maladies liées aux carences alimentaires et affronts quotidiens de la vie. Le gène défectueux identifié révèle ici ses limites, influencé qu’il est par son environnement. Tel gène, immergé dans deux environnements socioéconomiques différents, ne s’exprime pas de la même façon. C’est l’épigénétique qui entre alors en ligne de compte pour expliquer certains dérèglements du corps. Le corps transparent n’est pas seulement le corps rendu visible par l’imagerie médicale, mais également rendu transparent par son statut socioéconomique. Il faut pouvoir rendre transparente l’inscription sociale du corps, obtenir une vision holistique du corps. C’est ici qu’intervient l’industrie du Big Data, à savoir, mettre en lumière le vécu social de l’individu. La tâche est colossale. C’est tout le dialogue de l’intérieur du corps avec son environnement — l’épigénétique. C’est l’architecture même du corps qui se révèle ici, sa morphologie, les matériaux qui le constituent, sa structure. Tout ceci est quantifiable et numérisable pour un éventuel traitement informatique, c’est-à-dire, un corps réécrit sous forme binaire pour le rendre à la fois plus visible, plus lisible et plus dicible. Car le corps peut se dire en juxtaposant les différents alphabets qui le composent — génétique, moléculaire, biochimique, biologique.

Tout au cours de l’histoire humaine, la morphologie de l’individu a rassemblé les individus, les a soudés en groupes, a constitué des ethnies. Cette vision ethnique de l’humanité a été la porte toute grande ouverte à la stigmatisation, à l’exclusion, à la ségrégation. Le corps transparent, c’est la nouvelle porte ouverte à la stigmatisation, l’exclusion et la ségrégation. Déjà, le facteur de risque, par l’entremise des tests de dépistage, révèle à l’individu ce qui peut le rendre malade, l’atteindre dans quelques mois ou quelques années. Le diagnostic préclinique identifie ainsi des individus vulnérables aux compagnies d’assurance et à la puissante industrie pharmaceutique, entre autres. Transformer un individu en patient ou en malade potentiel, c’est l’exclure avant même que le caractère qui le prédispose ne soit visible. C’est l’exclusion en aval. C’est une exclusion perverse et insidieuse. Du moment que l’imagerie fonctionnelle cérébrale sera réalité, c’est-à-dire, capable de rendre compte de l’état neuronal du cerveau et de sa plasticité potentielle ou non, l’exclusion en aval sera démultipliée. Tous ne sont pas égaux devant le cerveau transparent, loin de là.

Il se pourrait bien que le corps transparent, tout comme les essais cliniques qui situent dans une fourchette statistique donnée l’état du corps, situe socialement l’individu dans une fourchette statistique donnée — une affirmation indiscutable —, une normalité en quelque sorte, modélisée et fondée sur une vérité scientifique absolue. Le corps transparent contribuerait ainsi à réduire toute la complexité de l’homme à une simple comparaison numérique avec tous les autres corps devenus ainsi transparents. La normalité du corps transparent est désormais à l’aune de ce qu’est le facteur de risque, c’est-à-dire, une normalité numérique, modélisée, statistique et convenue. Les dérives d’exclusion sociale d’autrefois frappent à la porte.

Le corps transparent, c’est peut-être aussi la venue de nouvelles formes de normalisation. Qui sait ? À l’inverse, le corps transparent est peut-être le tremplin offert par l’imagerie médicale pour enfin avoir la possibilité effective de le reconfigurer. En fait, numériser le corps, le rendre transparent, c’est offrir à l’individu une image interne de lui-même, le confronter  à une subtile discrimination, à une insidieuse exclusion, et en même temps, le convier à une certaine représentation de soi non relationnelle. Mais ce n’est qu’une question de temps avant que les applications embarquées dans les téléphones intelligents ou tout autre dispositif engagent un dialogue avec l’individu, lui fournissant tout ce qu’il a à savoir à propos de sa propre condition. C’est l’une des autres étonnantes propriétés des technologies numériques, leur nature relationnelle, le dialogue qu’elles sont en mesure d’entretenir avec l’individu. Il se pourrait fort bien que l’individu ne soit plus seul dans son colloque avec l’iconographie de son intérieur. Peut-être bien que l’exclusion, la stigmatisation et la ségrégation générées par le corps transparent ne seront qu’un état transitoire en attendant que logiciels ou applications embarquées « parlent » à l’individu à propos de son propre corps. Qui sait ?

Si le corps transparent révèle le statut socioéconomique de son propriétaire, il révèle également les attitudes, les habitudes et les comportements de l’individu. Il révèle si l’individu se gouverne lui-même, s’il prend soin ou non de son corps. Le gouvernement du corps serait constitutif du corps transparent. En ce sens, le gouvernement de soi est une notion intéressante à plus d’un égard, puisqu’elle définit socialement le corps.

© Pierre Fraser, Ph.D., 2017 / texte

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