Intelligence artificielle : délires et promesses

Promettre, c’est aussi détenir le pouvoir de réaliser, de rendre réelle une chose possible. La promesse ouvre la voie, par la voix de celui qui promet, à quelque chose de meilleur. L’intelligence artificielle et les technologies numériques sont dans cette logique.

L’ingénieur, chercheur et futurologue américain Ray Kurzweil, inventeur du concept de singularité technologique, s’inscrit de plain-pied dans la démarche du système technicien. Pour rappel, la singularité technologique est ce moment où la civilisation humaine, par le truchement de l’intelligence artificielle, connaîtra une croissance exponentielle de la connaissance telle que les fondements mêmes de nos sociétés devront être repensés. Certains pourraient dire qu’il y a encore loin de la coupe aux lèvres, mais de tels discours ne sont pas innocents.

Draper le discours technicien dans un discours humaniste est nécessaire pour justifier le développement de techniques toujours de plus en plus performantes. Lorsque Ray Kurzweil dit : « L’intelligence artificielle permet de faire des avancées importantes dans le diagnostic des maladies, dans la mise au point de traitements et de médicaments, dans le développement d’énergies renouvelables propres, dans la possibilité d’offrir une éducation de haut niveau à tous les gens de la planète, d’aider les gens handicapés, etc. Nous avons l’opportunité, au cours des décennies à venir, de faire de grands progrès dans la lutte contre les grands maux qui affligent l’humanité. L’intelligence artificielle sera la technologie pivot qui achèvera ce progrès. Nous avons l’impératif moral de réaliser cette promesse pour contrer le péril qui nous attend. Ce ne sera pas la première fois que nous y parviendrons[1] »,

il se fait non seulement le prophète du transhumanisme, mais il montre à quel point le discours technicien ne change pas. Il fait de l’intelligence artificielle un démiurge, nouvelle déité responsable de la création d’une nouvelle société. Il faudrait poser à monsieur Kurzweil certaines questions :

  • pourquoi, à l’heure actuelle, un individu vivant dans un pays favorisé, qui utilise un téléphone intelligent déjà truffé de certains modules d’intelligence artificielle, n’accède-t-il pas pour autant à une éducation de haut niveau ?
  • pourquoi, les nouveaux médicaments et traitements présentement mis au point grâce à des logiciels bardés de rustines à l’aune de l’intelligence artificielle ne sont-ils pas appliqués à la grandeur de la planète ?
  • pourquoi, malgré toutes les technologies dont nous disposons actuellement, les véritables grands maux qui affligent l’humanité — pauvreté et inégalités sociales — ne sont-ils pas éradiqués ?
  • si, en 5 000 ans d’histoire, nous avons à peine réduit les inégalités sociales (sauf en Amérique du Nord et dans certains pays européens entre 1945 et 1973), comment l’intelligence artificielle arrivera-t-elle à le faire ?
  • en quoi est-ce qu’un accroissement systématique des connaissances améliorera-t-il la condition humaine ?

Toutes ces questions peuvent se voir servir une seule réponse : parce que le système technicien n’a pas vocation à résoudre de tels problèmes ; il n’a vocation qu’à s’autoentretenir. Et ce n’est pas un jugement de valeur qui est ici posé, mais bien un simple constat. Par exemple, pour améliorer de façon importante les conditions de vie de populations défavorisées dans les pays émergents, il suffit parfois de mettre en place des techniques simples et non numériques : le tout-à-l’égout, l’adduction d’eau, des lieux salubres.

Lorsque Ray Kurzweil dit, « Nous avons l’impératif moral de réaliser cette promesse pour contrer le péril qui nous attend », il ne se rend pas compte que sa propre société, celle de la toute puissante Amérique, malgré toutes les technologies dont elle dispose, est l’une des sociétés, de tous les pays industrialisés, où les inégalités sociales sont les plus criantes. Si les technologies numériques vantées par Ray Kurzweil et actuellement disponibles n’ont pas réussi à opérer un quelconque changement social pour réduire ne serait-ce que d’un iota les inégalités sociales dans ce pays[2], comment est-ce que l’intelligence artificielle serait-elle en mesure de le faire ? En fait, ce que font les technologies fondées sur l’intelligence artificielle, c’est de faciliter de plus en plus la vie et d’améliorer les conditions d’une certaine strate sociale, celle qui est la plus favorisée. Jusqu’à ce jour, nous n’avons encore vu un seul jeune afro-américain issu d’une banlieue pourrie de Détroit accéder à de meilleures conditions sociales parce qu’il dispose d’un téléphone intelligent lui permettant de consulter tout cet incroyable savoir disponible sur Internet pour satisfaire à son éducation. Jusqu’à ce jour, je n’ai pas encore vu un seul américain défavorisé profiter de toutes les avancées d’une médecine de plus en plus sous la coupe de techniques mirobolantes.

Entre-temps, alors que le discours technicien prend de plus en plus d’ampleur, que le système technicien a acquis sa pleine autonomie, l’OMS, pour sa part, estime que, d’ici 2020, un milliard de personnes seront tuberculeuses. Partant de là, où est l’opportunité évoquée par Ray Kurzweil de faire de grands progrès dans la lutte contre les grands maux qui affligent l’humanité ? Où est l’impératif moral de réaliser cette promesse pour contrer le péril qui nous attend ? L’OMS propose des pistes solutions pour éradiquer ce fléau d’ici 2035[3] :

  • développer la portée et la couverture des interventions pour les soins et la prévention de la tuberculose, en mettant fortement l’accent sur des approches intégrées, centrées sur les patients et ayant un fort impact ;
  • obtenir tous les bénéfices des politiques et systèmes de santé et de développement, en engageant un éventail bien plus grand de collaborateurs auprès des gouvernements, des communautés et du secteur privé ;
  • rechercher des nouvelles connaissances et innovations scientifiques pouvant changer radicalement la prévention et les soins de la tuberculose ;
  • pour avoir le maximum d’impact, ces actions doivent s’appuyer sur les principes de la tutelle des pouvoirs publics, de l’engagement de la société civile, des droits de l’homme, de l’équité et de l’adaptation au contexte particulier des épidémies et situations diverses.

Ce que l’OMS propose, sauf pour la portion idoine technicienne — innovations scientifiques —, ce sont avant tout des mesures d’ordre social fort simples, mais si difficiles à mettre en application, parce qu’il n’y a rien de glamour dans ce qui n’est pas technologie numérique ou inetlligence artificielle : élargir la couverture des interventions ; engager la société civile ; impliquer le secteur privé. Comme quoi il est difficile d’orienter la technique dans tel ou tel sens pour des motifs moraux, c’est-à-dire non techniques, car la technique ne supporte pas de jugement moral.

© Pierre Fraser, Ph.D. 2017 / texte
__________
[1] Alspach, K. (2014), Ray Kurzweil on Artificial Intelligence: Don’t Listen to Stephen Hawking and Elon Musk, Boston : Boston Innovation.
[2] Wilkinson, R., Pickett, K. (2010), The Spirit Level, New York : Bloomsbury Press.
[3] OMS (2015), Stratégie mondiale et cibles pour la prévention de la tuberculose, les soins et la lutte après 2015, WHA : 67.1.

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