La désexcellence, petit manifeste contre l’excellence

L’évangile de l’épanouissement dans une main, le culte de la performance dans l’autre, l’individu est désormais convoqué non seulement à sa propre réalisation, mais à ne dépendre que de lui-même. Déambulez dans les rayons d’une librairie et vous constaterez sans surprise que les présentoirs consacrés à la croissance personnelle (se connaître, améliorer ses performances) et au bonheur en toutes choses font recette.

Pour rappel, cette obsession pour l’excellence commence avec le conférencier et motivateur Dale Carnegie (1888-1955) immédiatement après la Grande Dépression, elle-même initiée par le krach boursier de 1929. C’est la naissance du concept de la pensée positive dans un contexte socioéconomique morose qui autorise à tenir des discours du type « Soyez un gagnant ! », « Soyez le maître de votre destin ! », qui s’adressera, dans un premier temps, à la réussite professionnelle chez les entrepreneurs, les gestionnaires et les cadres, et dans un deuxième temps, à faire de chaque salarié un être totalement motivé par son emploi, peu importe son type d’emploi.

Au début des années 1950, dans un Japon qui se remet à peine des effets économiquement désastreux de la Seconde Guerre mondiale, l’idée de Qualité totale émerge chez le constructeur automobile Toyota, qui veut mobiliser et impliquer toutes les instances de l’entreprise à ne viser qu’un seul but, l’excellence en toutes choses, à travers une production gérer au quart de tour afin de minimiser les gaspillages et faire en sorte que chaque produit issu de la chaîne de production fasse l’objet d’une amélioration constante. De cette idée du produit fabriqué et géré au quart de tour constamment soumis à l’amélioration émergeront deux concepts, le zéro défaut (minimisation des pertes par une qualité absolue) et le Just in Time (le temps le plus court possible entre la réception de la matière première et la livraison du produit fini), qui culmineront dans les années 1980, aux États-Unis et en Europe, avec l’entrée en scène du management par excellence. L’excellence aura même sa norme, la norme ISO 9004, donc autorité affirmant qu’il est non seulement possible de quantifier l’excellence, mais surtout d’en faire un ethos de travail, et même, à la limite, un ethos de vie.

De toute cette conceptualisation, de mise à l’épreuve et de mise en pratique qui s’est étendue sur plus de 50 ans, c’est l’ethos de vie de chacun d’entre nous qui s’est retrouvé confronté à l’excellence au tournant du second millénaire. Dans un contexte de mondialisation des marchés et de concurrence accrue, l’excellence trouvait ainsi tout naturellement sa place, d’où la prolifération des coachs de vie et de toutes les déclinaisons possibles de cette mise sous perfusion de bonheur au cours des années 2000.

Le point de bascule s’est produit ici : si, pour se positionner, l’entreprise doit exceller pour gagner des marchés, les employés doivent par conséquent eux-mêmes exceller dans leur travail, car l’excellence ne peut faire l’économie d’un maillon non excellent : c’est tout le concept judéo-chrétien du « le salut de tous passe inévitablement par le salut de l’un » qui est ici convoqué ; c’est aussi le leitmotiv de l’écologisme, « agir localement, penser globalement » qui s’abreuve à son insu de néolibéralisme.

L’excellence est ainsi devenue le passage salvateur obligé pour toute société qui veut concurrencer à l’échelle de la planète. Le Québec aura même, sous le gouvernement libéral de Jean Charest, entre 2003 et 2012, un slogan qui dira « Briller parmi les meilleurs ! ». C’est donc dire que les institutions publiques auront succombé aux sirènes de l’excellence. On retrouvera d’ailleurs, en Europe, l’esprit et l’orientation des réformes de l’excellence dans la déclaration de Bologne (1999) et la stratégie de Lisbonne (2000), où il est suggéré que les universités, institutions surannées par défaut (qui ne chercheraient pas intrinsèquement l’excellence), doivent non seulement se mettre à l’heure de l’excellence pour attirer les meilleurs chercheurs, les meilleurs enseignants et les meilleurs étudiants afin d’accroître leur visibilité et leur notoriété, mais aussi pour encourager des recherches productives et utiles à l’économie, et surtout pour arriver, de cette façon, à l’autonomie financière, comme si la recherche de l’excellence, à elle seule, pouvait conduire à la réalisation du programme de l’excellence.

Je dis souvent que le sociologue ne doit jamais se satisfaire d’une quelconque affirmation, aussi objective et crédible puisse-t-elle sembler être, mais bien de voir comment celle-ci a été fabriquée et comment son caractère d’objectivité ou de crédibilité a été mis en scène. À bien y regarder, la notion d’excellence semble tomber sous le sens en termes d’objectivité et de crédibilité, c’est-à-dire que dans un marché mondialisé où la concurrence et la compétition sont les maîtres mots, ne pas souscrire à l’idée même d’excellence serait se condamner volontairement à péricliter et à disparaître.

Finalement, quand on comprend comment la notion d’excellence a été fabriquée et mise en scène à travers des images qui suggèrent le succès et que tous peuvent y avoir accès, on se rend bien compte qu’il s’agit là d’une notion qui n’acquière son sens que parce qu’elle se cale dans une logique de gestionnaires strictement marchande. Partant de là, il n’y aucune raison objective pour adhérer aveuglément à l’idée d’excellence en toutes choses, encore moins dans sa propre vie, même qu’il faudrait mieux équilibrer les choses en se disant que la désexcellence est aussi partie intégrante d’un processus normal de construction de soi. D’une façon ou d’une autre, qui peut prétendre être excellent ?

Il reste maintenant à rédiger un petit manifeste de la désexellence !

© Pierre Fraser, 2016.

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