Coachs de vie et perfusion de bonheur

Au milieu des années 1980, les coachs de vie débarquent, colonisent les librairies, prônent le succès et entonnent la litanie des gens heureux : Soyez compétents ! Prenez-vous en main ! Faites votre propre bonheur ! Soyez l’entrepreneur de votre vie ! Soyez autonome ! Et ils font recette. Et de façon incroyable.

Les coachs de vie américains les plus célèbres engrangent des millions de dollars en faisant croire qu’il faut être compétent et performant. Et les gens y croient. Ils y croient tellement, qu’ils les écoutent, qu’ils boivent leurs paroles, qu’ils achètent leurs livres, qu’ils assistent à leurs séminaires à prix fort, qu’ils ont l’air radieux. Avoir l’air radieux, c’est « la grande façon d’approbation que l’on donne à la grande comédie de l’existence — mais c’est en même temps une comédie dans la comédie qui doit entraîner les autres spectateurs[1] », car personne ne suit les conseils d’un coach de vie si ce n’est pour se montrer en spectacle et dire, « Regardez, je suis en train de réussir ! ».

Autrefois honni, l’entrepreneur est devenu le penseur moderne. Il est symbole de réussite. Il fait vivre des gens, fait rouler l’économie, crée de l’emploi, paie des impôts, enrichit la collectivité, devient parfois philanthrope pour se disculper. Il est modèle, l’entrepreneur, modèle de lui-même, animal grégaire animé d’une foi puissante. Agile, réactif, voilà ce à quoi aspire constamment l’entrepreneur. L’agilité est fille de la vitesse. La réactivité est mère de la vitesse. C’est pourquoi les coachs de vie appellent à cette puissance de soi, la conjurent, la convoquent.

Des changements importants sont ainsi survenus entre la fin de l’époque du patron au grand cœur Henry Ford où il fallait amener ses mains à l’usine et laisser le reste à la maison. Pendant presque quarante ans, l’employé avait réussi à se construire un récit de vie durable au sein d’une entreprise, et soudain, en 1985, la mondialisation — convergence de la finance, de l’informatique, de la télécommunication et des containers — est venue changer de fonds en combles cette vie de façon pernicieuse et insidieuse. Terminé le récit de vie durable. Tout doit aller de plus en en vite. La logique des marchés financiers soumet l’individu. Les capitaux doivent s’échanger toujours plus rapidement pour engranger plus rapidement des profits toujours plus rapprochés dans le temps. Le bilan trimestriel détermine maintenant s’il y aura plus ou moins d’emplois demain. Au nom de l’efficacité, de la performance et de la vitesse, la mondialisation a sacrifié l’employé sur l’autel de Wall Street. Il faut pouvoir satisfaire non plus ses besoins de base, mais répondre à ses désirs de consommation dans l’instant. Le citoyen-consommateur est donc à la fois sa propre victime et son propre agresseur. Victime, dans le sens où il fait les frais de la mondialisation — délocalisation, pertes d’emploi, perte d’estime de soi. Agresseur, dans le sens où il participe activement à la mondialisation en tant que consommateur.

L’individu vit désormais dans un état de flux tendu constant. Tout doit être sans défaut, ici, maintenant et sans délai. L’individu doit, tout comme les échanges commerciaux, être en mesure de livrer à temps le travail que l’on exige de lui. Zéro panne, zéro délai, zéro défaut. C’est la nouvelle façon de vivre. Aussi bien se faire à l’idée. Il n’y a pas de retour possible. Les technologies numériques sont dans une logique frénétique de dématérialisation totale et systématique du temps. Le citoyen est devenu un quelconque nœud du grand réseau numérique auquel on peut se connecter ou duquel on peut se déconnecter à volonté. Aujourd’hui, ce qui compte, c’est d’être l’un des nœuds efficaces du grand réseau numérique, celui qui connecte le plus. Le talent et l’expérience ne sont peut-être plus tout à fait ce dont l’individu a besoin. Apprendre à devenir un nœud efficace et performant du réseau numérique auquel des masses de gens se connectent, avoir des compétences à profusion qui permettent de connecter massivement, voilà ce qu’il faut.

Instantanéité, efficacité, disponibilité, flexibilité, rentabilité, productivité, réactivité, gestion agile, contraction, court terme, accélération du temps, compression du temps, délai resserré, vitesse. C’est là tout le vocabulaire d’une vie totalement absorbée par la technologie. C’est là aussi le vocabulaire de tout employé aveugle au fait d’être englué dans une pression temporelle permanente, l’ivresse ressentie d’avoir accompli des exploits dans un temps limité en triomphant du temps. Il incombe forcément à tous ceux qui conçoivent, inventent, produisent et mettent en marché des technologies toujours plus performantes de nous « permettre d’embrasser du regard, d’embrasser par la pensée, de saisir, de manipuler tout ce qui s’est produit et a été apprécié jusqu’à présent, d’abréger tout ce qui est long, jusqu’au « temps » lui-même, et de se rendre maîtres de tout le passé[2]. » Les technologies nous tendent une main créatrice pour que nous puissions nous emparer de l’avenir. « Tout ce qui est et fut devient pour eux, ce faisant, moyen, instrument, marteau. Leur « connaître » est un créer, leur créer est un légiférer, leur volonté de vérité estvolonté de puissance[3]. » Ne faut-il pas nécessairement que la technologie existe ?

© Pierre Fraser, Ph.D., 2017 / texte
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[1] Nietszche, F. W., Humain trop humain, § II.24.
[2] Nietzsche, F. W., Par-delà bien et mal, § VI.212.
[3] Idem.

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