L’homme et la femme de l’instantané

Avec l’arrivée des technologies numériques au début des années 1980, le temps s’est comprimé. C’est la vitesse comme logique de puissance. Il y a, dans cette course à la vitesse, une révolution cachée que personne, à l’époque, ne voit encore venir.

En ce début de décennie 1980, le microprocesseur de l’ordinateur n’est jamais assez rapide. L’industrie cogite, conçoit, manufacture et produit des ordinateurs toujours plus efficaces et performants. Un événement imprévisible, qui aura un impact majeur et déterminant, percole déjà dans les laboratoires pour traiter et transmettre toujours de plus en plus rapidement l’information, la fibre optique. Le temps est devenu précieux. On peut maintenant associer au temps des capitaux. Le temps devient ainsi un bien qui doit être traité comme tel. Le temps a maintenant une fonction économique : perdre son temps ; gagner du temps ; manquer de temps. Le vocabulaire du temps capitaliste s’insinue pernicieusement dans la vie de chacun. « Le temps c’est de l’argent » disait Benjamin Franklin. À croire qu’il était visionnaire…

Le temps est devenu une donnée du marché. Il est capitaliste le temps. Les maladies reliées au temps surgissent de toutes parts : procrastination, épuisement, dépression, etc. Ces maladies du temps cherchent à ralentir le temps capitaliste, technique et technologique. Rien à y faire. L’irruption et la convergence de deux technologies tout à fait imprévues — Internet et fibre optique — viennent tout bouleverser. L’information est maintenant instantanée. Les délais sont quasi réduits à néant. La bande passante débite des quantités astronomiques d’informations en quelques nanosecondes.

De bien capitaliste qu’il était devenu pour la logique des marchés, le temps subit une autre transformation d’importance avec l’intrusion massive des technologies numériques. Il se virtualise et se dématérialise, tout comme l’information. Il devient numérique. On peut l’accélérer, le contracter et le comprimer tout comme on comprime les fichiers informatiques. C’est une révolution. Le temps a maintenant une double identité : en tant que bien capitalisable et en tant que pure information mesurable. Les spécialistes du marketing ont maintenant leur Saint Graal : ils peuvent tout mesurer. En fait, tous les preneurs de mesure de ce monde ont maintenant leur Saint Graal, car le temps est devenu une métrique comme le disent les spécialistes du Web. Encore là, logique de puissance, instrument dévolu à l’accroissement de puissance de la technique : « la technique est puissance, faite d’instruments de puissance et produit par conséquent des phénomènes de puissance et des structures de puissance, ce qui veut dire de domination[1]. »

Cette nouvelle capacité à pouvoir accélérer, contracter et comprimer le temps a forcément un impact, et il est de taille. L’individu est à la fois devenu un homme instantané et un homme de l’instantané. Un homme instantané dans le sens d’une vie rythmée par ses désirs et non ses besoins, désirs de consommation et de pulsions qu’il doit assouvir ici et maintenant[2]. Ce faisant, il pense abolir le temps. Il est aussi un homme de l’instantané, dans le sens d’une vie constamment engluée dans l’urgence et l’immédiateté, comme si la vitesse de résolution des problèmes pouvait, à elle seule, donner du sens à l’action.

Un homme instantané, dans le sens d’un flux tendu constant, tout comme l’est le commerce mondialisé, tout comme le sont les chaînes de montage sous la philosophie du toyotisme. Tout avoir à la portée de main, là, maintenant, au bon moment, le juste à temps. Zéro panne, zéro délai, zéro papier, zéro stock et zéro défaut. Pureté, perfection, rapidité, performance, instantanéité, voilà ce à quoi convie la société mondialisée. La mondialisation n’est pas une simple question d’économie et de finance, mais bel et bien une façon de vivre sous la tutelle de la technique et de la technologie. C’est le zéro défaut ou la tolérance zéro, un euphémisme qui cache mal l’intolérance. Constamment soumis à un flux tendu dans tous les aspects de la vie, constamment dans l’éphémère et non le durable, l’individu finit un jour par craquer : dépression, épuisement, maladies modernes du temps compressé[3]. Et les images qui représentent cet état déplorable pullulent sous toutes les déclinaisons possibles.

Il faut savoir être compétent, performant et entrepreneur de sa propre vie. Il ne suffit plus d’avoir que le seul talent comme condition d’emploi dans une société mondialisée. La seule chose qui est demandée, c’est d’être compétent et performant, point à la ligne. Développer ses compétences, constamment les remettre à jour pour pouvoir vivre une vie professionnelle et personnelle selon les nouvelles technologies à la mode. La vie devient un horizon temporel aligné sur l’instant présent, aligné sur le temps de technologies qui se succèdent à un rythme toujours de plus en plus accéléré. Comme le souligne le sociologue du travail Daniel Mercure, « Au travail en miettes, succède des miettes de travail[4] »

© Pierre Fraser, Ph.D., 2017 / texte

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[1] Ellul, J. ([1977] 2004), Le système technicien, Paris : Calmann-Lévy, réédition Le Cherche midi, p. 11.
[2] Aubert, N. (20030), Le culte de l’urgence, coll. Champs essais, Paris : Flammarion, p. 28.
[3] Ehrenberg, A. (2000), La fatigue d’être soi, Paris : Éditions Odile Jacob.
[4] Mercure, D. (2016), Un monde du travail en mutation, documentaire réalisé par Pierre Fraser, Production : Photo | Société.

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