Médias sociaux et individus liquides

Dans une société calquée sur le réseau numérique, l’individu n’est qu’un nœud du réseau auquel on peut se connecter à volonté ou duquel on peut se déconnecter à volonté ; il est devenu liquide, sans frontière définie. Les relations avec autrui s’entrelacent dans une suite ininterrompue de connexions et de déconnexions aléatoires ou prédéterminées, choisies ou subies ; l’absorption technologique atteint ici son efficacité.

Dans une logique où les relations avec autrui sont de plus en calquées sur celles qui prévalent dans le réseau numérique — ouverture, partage, collaboration, instantanéité, immédiateté, transparence —, c’est-à-dire, fondées sur les protocoles techniques d’Internet, l’individu connecte et se déconnecte désormais de ses semblables au sens propre du terme. Il reprend contact avec ceux-ci lors de la prochaine connexion.

Conséquemment, pourquoi serait-il nécessaire de mettre à profit le talent et l’expérience d’un individu dans une société de type réseau numérique ? Parce que le talent et l’expérience ne peuvent faire les frais d’une suite constante de connexions et de déconnexions. Ils exigent une certaine constance, chose impossible dans un réseau numérique. La constance coûte cher en termes d’investissement, non pas seulement sur le plan financier, mais aussi sur le plan personnel. S’investir dans une relation exige un engagement et un investissement. Dans un réseau numérique, l’engagement n’est même pas un critère de fonctionnement. C’est même un handicap. Le réseau numérique est à ce point techniquement efficace que tout retour en arrière est pratiquement non envisageable.

Tentons, ensemble, pour un instant, de visualiser un immense réseau numérique de type Internet où les principaux nœuds ne sont pas des individus, mais des entreprises, mondialisation oblige. Par exemple, du nœud de votre entreprise partent des dizaines ou des centaines de liens qui se relient à chaque nœud que sont les employés de celle-ci : c’est le sous-réseau de l’entreprise. Imaginons maintenant que, du nœud de votre entreprise, partent des dizaines ou des centaines de liens vers les nœuds d’autres entreprises. Imaginons aussi tous les liens qui partent du nœud d’autres entreprises pour se brancher au nœud de votre entreprise. Imaginons maintenant, tous les infimes liens qui peuvent exister entre les nœuds que sont les employés d’une entreprise vers les nœuds d’autres employés d’autres entreprises. Poussons encore plus loin notre exercice de pensée. Imaginons, à partir de là, que certains nœuds qui représentent des entreprises connectent plus que d’autres : nous savons maintenant qui sont les principaux acteurs économiques. Poussons encore plus loin notre démarche. Étant donné que les nouvelles technologies permettent d’obtenir en temps réel une image de l’état de connexion du réseau numérique global, nous pourrions même voir, en temps réel, un nœud majeur s’enfler ou se contracter, comme le fait le cœur, au fil des connexions et des déconnexions qui vont vers lui ou qui en sortent. Il y a là quelque chose d’absolument fascinant. Et ce quelque chose de fascinant, c’est notre avenir, une vie vécue dans la connexion et la déconnexion permanentes.

Dans une société de type réseau numérique, si l’individu n’est pas l’employé d’une entreprise, mais un travailleur autonome, deux alternatives s’offrent à lui : s’isoler du réseau numérique ou devenir un nœud de ce même réseau numérique. Le choix est vite fait. Le réseau convie l’individu à devenir lui-même un nœud du grand réseau numérique mondial pour être en synchronie avec tous les autres nœuds. C’est par le réseau que le travail et l’argent sont dorénavant en bonne partie disponibles, sans compter que le Big Data et l’intelligence en colonisent une bonne partie chaque jour. Il lui faut impérativement se connecter. En ce sens, pourquoi les gourous du Web 2.0 et des médias sociaux ne cessent-ils de dire : « Créez votre propre réseau ! », « Joignez-vous à des réseaux ! », « Soyez en réseau ! » ? Parce que c’est un impératif. Le fait d’être connecté au réseau devient « il faut être en réseau ». Le réseau commande le réseautage, le réseau absorbe l’individu.

Ce que personne ne sait vraiment, c’est qu’il faut travailler très fort pour devenir un nœud « connecteur », car ne connecte pas massivement qui veut. Pour connecter massivement, il faut se connecter aux nœuds déjà massivement connectés. Il n’y a pas d’autres issues. Ces nœuds qui connectent massivement peuvent se connecter ou se déconnecter à volonté de n’importe lequel autre nœud en fonction de leurs besoins immédiats. Il n’y a pas d’histoire pour le nœud qui connecte massivement — au sens de récit de vie —, il n’y a qu’une connexion répertoriée quelque part dans ses bases de données. Il connaît chaque autre nœud comme étant un nœud qu’il peut réactiver à volonté. La fuite en avant à laquelle chaque individu est confronté, c’est de se brancher au plus grand nombre possible de nœuds qui connectent massivement. C’est sa seule planche de salut. Bienvenue sur le réseau !

L’aspect technique central d’un réseau numérique exige interconnexion, interopérabilité, ouverture et respect des normes et des formats. Lorsqu’on transpose les exigences techniques et technologiques du réseau sur le plan social, ces mêmes exigences sont attendues de nous lorsque nous sommes sur le réseau numérique d’où l’absorption technologique par les technologies numériques. Tous nos amis et notre entourage deviennent alors des nœuds du réseau numérique. Nous pouvons dès lors nous connecter ou nous déconnecter à volonté de ces nœuds du réseau. La frontière entre réseau électronique et réseau social, ici, s’estompe. La technologie vient rejoindre notre propre comportement dans la vie courante. Dans un tel cadre, qu’il s’agisse du plan technologique ou social, les mêmes normes s’appliquent pour pouvoir et savoir communiquer. Ainsi, les normes techniques du réseau deviennent le passage obligé entre la société au réseau et du réseau à la société — pour rappel, comme le soulignait déjà en 1958 le sociologue Jacques Ellul, la technique intègre la machine à la société, la rend sociale et sociable[1]. »

Conséquemment, ce qui est attendu de nous, c’est que nous vivions dans une société devenue un réseau numérique où tout le monde est un simple nœud de celui-ci. C’est non seulement un changement de position important dans notre relation avec notre entourage, mais c’est aussi un nouveau type de lien social qui se veut liquide, c’est-à-dire fluide et sans consistance permanente.

© Pierre Fraser, Ph.D., 2017 / texte
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[1] Ellul, J. ([1958] 1990), La technique ou l’enjeu du siècle, op. cit., p. 3.

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