Contrôler son corps : la mode, la pesée, le miroir

Le corps du XIXe siècle, qui campe ce que sera le corps des XXe et XXIe siècles, est celui un corps qui s’inscrit dorénavant dans la mesure collective. Trois moments décisifs en reconfigureront les frontières : la mode, la mesure du poids, le miroir. Ces trois moment annoncent le corps d’aujourd’hui.

Premier moment décisif, alors que la mode dévoile davantage les corps, elle dévoile d’autant les difformités induites par la graisse. L’adipeux devient dès lors objet de surveillance. Le soupçon de ce que soustraient à la vue les vêtements est maintenant confirmé et les modistes lancent un cri d’alarme : « Engraisser ! Mais c’est l’effroi de toute femme[1]. » Ils se proposent donc un objectif : concevoir des vêtements qui amincissent le corps, découpent une silhouette et rajeunissent l’apparence. Dès 1870, la traditionnelle amplitude du bas de la robe est effacée. Elle rétrécit la taille, dévoile à la fois les hanches, le bassin, les jambes. Pour la première fois, les « hanches imposent […] leur présence et leur tracé […] révélant davantage leurs dérives possibles et leurs excès[2]. »

Deuxième moment décisif, la mesure du poids. D’une part, tout le XIXe siècle est une aventure métrologique dominée par la mise en place du système métrique dont l’ampleur est sans équivalent dans l’histoire. Les balances de type Roberval et Béranger se retrouvent sur presque tous les comptoirs des commerçants. Le chiffre s’impose partout où il trouve sa place. La célèbre balance automatique, munie d’une aiguille qui pointe le poids de l’objet pesé, s’installe vers la fin du XIXe siècle. Les premiers pèse-personnes, fondés sur le principe du pont à bascule, font leur apparition. Celle installée au Jardin du Luxembourg à Paris connaît un grand succès, un engouement porté à la fois par les campagnes de salubrité et d’hygiène publique, un engouement porté par le simple plaisir de découvrir son poids, ou bien, à la suite des recommandations du médecin.

D’autre part, les travaux de Quetelet et sa théorie de « l’homme moyen », dès 1835, ouvrent cette perspective complètement nouvelle de gérer les problèmes sociaux comme ceux de la santé ou de la pauvreté qui se développent à cette époque. Quetelet commence tout d’abord par étudier la diversité des caractères physiques, comme la taille et le poids, facilement mesurables, et se demande s’il n’y aurait pas présence d’une certaine unité sous cette diversité. La fameuse courbe en cloche (courbe de Gauss) lui apporte la réponse attendue : c’est la mise en relation de la distribution des tailles et des poids. Partant de là, Quetelet met au point un indice permettant d’évaluer le poids idéal d’une personne : le poids (en kilogrammes) divisé par le carré de la taille (en mètres) — le célèbre indice de masse corporelle (IMC). Mais c’est aussi l’installation définitive d’un outil de stigmatisation des personnes en excédent de masse adipeuse. Le très gros ne sera plus désormais le seul à être stigmatisé : le glissement se fera aussi vers l’individu en surpoids ou présentant de l’embonpoint.

Troisième moment décisif, avec l’industrialisation de la technique du coulage, la chute du coût de fabrication des glaces permet d’inonder le marché de miroirs que se procurent aussi bien les mieux nantis que les classes populaires[3]. Les miroirs « ont modifié non seulement leur usage quotidien — toilette, ameublement —, mais aussi un rapport plus général à l’image, à l’imitation et à la figuration[4]. » Se distinguer, s’étudier, se représenter, se transformer, telles sont les différentes fonctions que met en œuvre le miroir qui permet de juger des ravages de la graisse, mais aussi des corrections à apporter à ces ravages. Avec le XIXe siècle, l’individu est désormais maître et esclave de son image des pieds à la tête.

De ces trois moments décisifs découlent deux impacts majeurs. Premier impact, la démocratisation de la graisse : les classes aisées autant qu’ouvrières sont désormais affectées par le phénomène[5] ; les hommes et les femmes sont indistinctement confrontés à la stigmatisation ; la mode, plus resserrée au corps, laisse entrevoir les formes ; le miroir révèle les formes ; la balance rend un implacable verdict sur la forme corporelle générale. Second impact, la stigmatisation accentuée du gros : il peut désormais être statistiquement comparé à ses pairs ; il est relégué à un rôle de gourmand en manque de contenance de soi et de gouvernance de soi ; il est perçu comme un être privé de bonheur qui peine face aux difficultés sociales. Au total, avec le XIXe siècle, la grosseur devient souffrance par stigmatisation interposée.

Si le XIXe siècle a fait de l’individu un être maître et esclave de son image des pieds à la tête, le XIXe siècle l’aura totalement rendu esclave de son image avec l’arrivée des médias sociaux exerçant une forte pression sociale à se mettre en scène, à se dévoiler, à se montrer.

© Pierre Fraser, Ph.D. / texte

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[1] L’obésité, « Le Journal de la Beauté », 28 novembre 1897.

[2] Vigarello, G. (2010), Les métamorphoses du gras, p. 226.

[3] Rabelais, en avance de deux siècles sur son temps, avait rêvé de doter chacune des 9 332 chambres de l’abbaye de Thélème d’un « miroir cristallin de telle grandeur qu’il pouvait représenter toute la personne ».

[4] Melchior-Bonnet, S. (2011), « L’invention du reflet », Art et techniques, n° 1008, 15 janvier, p. 18.

[5] Parallèle intéressant ici à faire, alors que dans la société du XXIe siècle il y aurait plus d’obèses dans les classes défavorisées.

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