Le nutritionniste comme régulateur des corps et des consciences

Le rôle du nutritionniste n’est pas innocent. Au même titre que la médecine et la santé publique, le nutritionniste devient un acteur de la santé disposant de la capacité à émettre des recommandations afin de réguler les environnements potentiellement obésogènes, tout comme de transformer les attitudes pouvant éventuellement conduire à des comportements obésogènes.

Le nutritionniste exercerait un biopouvoir au sens où l’entend Michel Foucault, à la fois sur les corps et la population par l’intermédiaire de normes édictées à partir de statistiques et de recherches scientifiques en matière de nutrition. En ce sens, le nutritionniste est aussi un régulateur des consciences et des corps. Régulateur des consciences, dans le sens où manger sainement est présenté comme une vertu, où afficher un corps mince et en santé est aussi synonyme de vertu, d’où exclusion et stigmatisation sociale pour ceux qui n’affichent pas cette vertu à travers leur corps. Régulateur des corps, dans le sens où manger sainement correspond à une image idéalisée du corps initiée au XIXe siècle par Adolphe Quetelet et son indice de masse corporelle : le corps sans excès de poids symbole de santé. Par contre, le taux actuel d’obésité dans la population semble démontrer que : (i) la capacité du biopouvoir du nutritionniste à réguler les consciences et les corps serait plus ou moins efficace ; (ii) l’individu dispose de la liberté d’adhérer ou non aux normes proposées par le nutritionniste.

À quoi l’individu est-il convié pour se prémunir des comportements et des attitudes qui favoriseraient la prise de poids ? La réponse est simple : adopter un régime alimentaire équilibré et pratiquer une quelconque activité physique. Autrement dit, les calories ingérées en surplus doivent être brûlées par une activité physique équivalente. Qui doit s’adonner à cette pratique ? Tout individu qui pense que ses propres comportements sont à risque, peu importe son statut socio-économique. À quel moment toutes ces calories ingérées doivent-elles être brûlées ? Pendant les moments de loisirs et de détente. Dans une société tournée vers le rendement et la performance où le travail occupe une part très importante, où l’individu est attaché aux milliers de fils invisibles de la communication, les seuls moments où il devient possible de garder la forme et de remettre son corps sur les rails de la santé, ce sont, ou bien les soirs de la semaine et le week-end, ou bien, tôt le matin avant de se rendre au travail. Encore là, ceci n’est accessible qu’à ceux dont le travail se répartit, les jours de semaine, sur l’avant-midi et l’après-midi. Pour les autres, dont les quarts de travail sont éclatés, il leur revient d’aménager leur temps pour y parvenir. La logique est simple : il faut, tout comme dans le monde professionnel, rechercher l’efficacité, planifier son temps, gérer ses activités, ses temps libres et ses relations interpersonnelles pour s’assurer de contenir le risque que représente la prise de poids. Le surpoids et l’obésité auraient ainsi peu de chances de survenir pour qui est flexible, pour qui a su domestiquer, maîtriser et gérer son temps, pourvu qu’il ait la volonté de le faire et la ferme intention de déployer tous les efforts nécessaires pour y parvenir.

Quatre critères devraient guider l’individu dans sa démarche d’autosurveillance pour éviter le développement de la masse adipeuse : (i) le type de nourriture ingérée ; (ii) la prise de poids inédite ; (iii) l’augmentation du tour de taille ; (iv) le manque d’activité physique. Médecins, nutritionnistes, spécialistes de la santé, kinésiologues, chroniqueurs santé, magazines, émissions de télé et sites Internet spécialisés deviennent les sources auxquelles il doit se référer pour non seulement améliorer ses connaissances concernant sa santé, mais aussi, et surtout afin d’agir sur lui-même de façon tout à fait autonome. Il revient alors à l’individu de faire ce choix. La chose ne lui est pas imposée, mais fortement suggérée.

Deux comportements types doivent sonner l’alarme chez l’individu : la sédentarité et une mauvaise alimentation. Ceux-ci ont été identifiés comme les deux facteurs déterminants menant au surpoids et à l’obésité. En fait, les maladies non transmissibles associées à la sédentarité et à la mauvaise alimentation représentent à elles seules le principal problème de santé publique de la plupart des pays dans le monde. En 2008, des 57 millions de décès survenus à l’échelle mondiale, 63 % avaient pour cause des maladies non transmissibles : maladies cardiovasculaires (48 %), cancer (21 %), insuffisance pulmonaire chronique (11,6 %) et diabète (3,6 %). Autre fait intéressant, non seulement la prévalence de ces maladies a-t-elle augmenté de façon disproportionnée dans les pays à faible revenu, mais elle représente dorénavant 80 % des maladies non transmissibles dans ces pays. L’impact est important : 29 millions de décès prématurés, soit un taux de mortalité de plus de 29 % avant l’âge de 60 ans.

Armés de telles statistiques, il devient évident pour l’institution médicale et les services de santé publique que la sédentarité doit être considérée comme un facteur de risque majeur lié à une mort prématurée. Ce qu’elles signalent avant tout, c’est que l’individu doit sérieusement reconsidérer son mode de vie et ce qu’il implique. Et les recommandations de l’OMS à ce sujet sont claires : « une activité physique modérée 30 minutes par jour, l’arrêt du tabac et une alimentation équilibrée. » Elle propose également aux autorités et aux responsables politiques de créer un milieu de vie favorable à l’individu en prenant diverses mesures : mise en œuvre d’une politique des transports assurant la sécurité des piétons et des cyclistes ; interdiction légale de fumer dans les bâtiments et lieux publics ; création de parcs, terrains de jeux et centres communautaires facilement accessibles ; promotion des programmes d’activité physique dans les écoles, les communautés et les services de santé. L’enjeu est majeur, car au moins 60 % de la population mondiale ne parvient pas à pratiquer le niveau d’exercice physique requis pour être minimalement en santé. En conséquence, il y a urgence à agir, car la sédentarité renforcerait toutes les causes de mortalité, doublerait le risque de maladies cardiovasculaires, de diabète, d’obésité et augmenterait les risques de cancer du côlon, d’hypertension artérielle, d’ostéoporose, de troubles lipidiques, de dépression et d’anxiété.

Une ligne directrice est présente : l’intervention préventive est tentée, suivent régimes et restrictions. Côté intervention préventive, l’OMS vise deux niveaux : individuel et collectif. Sur le plan individuel, il est recommandé : d’équilibrer l’apport énergétique pour conserver un poids normal ; de limiter l’apport énergétique provenant de la consommation de graisses ; de réduire la consommation de graisses saturées et de gras trans ; de privilégier les graisses non saturées ; de consommer davantage de fruits et de légumes ; de consommer davantage de légumineuses, de céréales complètes et de noix ; de limiter la consommation de sucres libres ; de limiter la consommation de sel, toutes sources confondues, et veiller à consommer du sel iodé. Sur le plan collectif, les gouvernements sont encouragés à formuler des recommandations diététiques et à les actualiser en s’appuyant sur des études scientifiques de source nationale ou internationale. Côté régimes et restrictions alimentaires, médecins, nutritionnistes et l’ensemble de l’industrie de la perte de poids ont déjà préparé le terrain et il est bien balisé, pour non seulement atteindre un poids idéal, mais surtout pour le maintenir.

© Pierre Fraser, Ph.D., 2016 / texte

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s