Le corps est devenu un chantier d’améliorations sans fin

Le rêve transhumaniste né dans quelques milieux du MIT, sous l’impact de l’IA et de la robotique, rêve d’une humanité où le corps « naturel » (porteur de souillures et avilissant) a disparu au profit de cyborgs implantés (puces et implants divers). Avec eux, le corps est parvenu à son point de basculement : le biologique n’est plus, demeure l’électronique et l’information. Le corps cesse d’être le signe de la création divine et passe sous le magistère des ingénieurs du corps — biotechnologies, nanotechnologies, sciences cognitives, bioinformatique.

Ce vaste chantier du corps amorcé il y a plus six cent ans est sur une lancée technologique sans précédent. Ce qui attend le corps va au-delà de tout ce qui est pour le moment possible d’imaginer. Par contre, il est plausible d’avancer l’idée que ce chantier sera encore et toujours fédéré sous la contenance de soi et la gouvernance de soi, concepts formulées par la morale puritaine de la Réforme protestante du XVIIe siècle. La quantification de soi à l’aune des technologies numériques, cette capacité dont dispose désormais l’individu à monitorer sa condition métabolique en temps réel, a de beaux jours devant elle. Ce qui se pointe maintenant à l’horizon c’est la transparence de soi, c’est-à-dire le corps ultimement transparent rendu intégralement visible par toutes les technologies numériques d’imagerie médicale actuellement en développement. Ce faisant, il est envisageable de penser que la contenance de soi et la gouvernance de soi disposeront de deux outils normatifs extrêmement puissants : la quantification de soi et la numérisation de soi. Outils normatifs, dans le sens où cette quantification de soi et cette numérisation de soi renverront de plus en plus en temps réel à l’individu les fourchettes statistiques du corps idéal, performant, optimisé et en santé à atteindre. Outils normatifs, dans le sens où l’accès à ces mêmes outils ne sera pas également réparti, d’où possibilité d’inégalités sociales et de stratification sociale.

Certains aspects de la condition humaine — handicap, souffrance, maladie, vieillissement — seraient tout à fait inutiles et indésirables. C’est l’épistémologie transhumaniste. Le transhumanisme, c’est l’Homme 2.0, un programme qui se décline en quatre phases. Dans un premier temps, obtenir une espérance de santé optimale jusqu’à un âge avancé, tant sur le plan physique que mental. Dans un deuxième temps, améliorer de façon significative les capacités physiques et mentales. Dans un troisième temps, transcender l’homme en déployant pour lui de nouveaux possibles pour sa nature humaine par l’intermédiaire des biotechnologies et de la bioinformatique. Dans un quatrième temps, dématérialiser, délocaliser, détemporaliser le cerveau en le transférant dans un ordinateur, suite logique de ce que les technologies numériques ont d’inscrit au plus profond d’elles-mêmes : dématérialisation, délocalisation, détemporalisation. Toutes ces étapes, c’est le projet transhumaniste.

Le corps est devenu la tâche principale de notre existence. Cette tâche est aussi une tâche interminable, un projet de transformation jamais achevée. Chacun devient son corps. Chacun choisit son corps. Chaque corps est une œuvre à construire. La convergence des nanotechnologies, des biotechnologies, de l’intelligence artificielle et des sciences cognitives (NBIC) est médiatrice de cette œuvre à construire.

Avec l’arrivée des technologies mobiles, la quantification de soi accède à un niveau de précision inédit. Il est désormais possible, pour chaque individu, de connaître sa condition métabolique générale. À partir de ces données, il devient possible de « programmer » des exercices et des façons de s’alimenter situées dans certaines fourchettes statistiques afin d’optimiser sa santé. Autrement, avec l’avancée systématique des technologies liées au Big Data (datamasse médicale), il sera non seulement possible que l’individu puisse disposer de connaissances poussées à propos de son propre corps, mais qu’il puisse également disposer des savoirs requis pour le maintenir en santé et en prolonger sa vie en éliminant l’ensemble des facteurs susceptibles de le perturber et en optimisant ceux susceptibles de lui conserver sa santé, sa force et sa vigueur.

Une chose est certaine. Le corps est une plateforme ouverte, plateforme dans le sens où les nerds l’entendent, c’est-à-dire, un substrat sur lequel expérimenter, un substrat sur lequel il est possible de bâtir autre chose. Comment cela sera-t-il possible ? Le « cela » n’a aucune importance, l’idée étant qu’ils y parviendront, pour la simple raison que le devenir plus est au cœur même de la logique de la volonté de puissance qui nous anime tous.

Une seule porte de sortie donc, le corps immortel. Et les ingénieurs de la mouvance transhumaniste ont bien l’intention d’y parvenir. Reste maintenant à savoir comment ce discours est en train de se structurer pour tous nous amener à adhérer aux promesses qu’il propose.

La réingénierie du corps est imparable, pour la simple raison qu’elle se cale dans une logique du devenir plus. Ne pas reconnaître cette prémisse, ne pas accepter qu’il y a cette poussée aveugle qui repousse constamment les limites de tout ce qui existe, c’est ne pas vraiment saisir le devenir de l’homme.

© Pierre Fraser, Ph.D., 2017 / texte

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