La vision du corps que s’est donnée notre époque

Tout au cours de la seconde moitié du XXe siècle et du début du XXIe siècle, le corps devient objet de réparations, de transformations et de mutations. Un long processus d’effacement et de remplacement s’opère. Il y a les progrès considérables des prothèses, de l’odontologie, de la chirurgie réparatrice puis esthétique. C’est effectivement l’ère des métamorphoses.

Le corps est devenu objet de performance : l’athlète dont rêvaient les régimes totalitaires (nazisme, communisme) peut devenir encore plus performant si on met à profit les avancées technologiques des prothèses. Le corps est réparable, perfectible, malléable, remodelable : il suffit de penser « au coût en temps, en énergie et en argent des stratégies destinées à transformer le corps, à le rapprocher de la conformation tenue pour légitime, maquillage ou vêtement, diététique ou chirurgie esthétique, à le rendre présentable ou représentable[1]. »

La vision du corps, au début du XXIe siècle, est similaire à celle des deux dernières décennies de la fin du XXe siècle. Il est toujours considéré comme réparable, perfectible, malléable et réservoir de pièces ; c’est la réparation sans fin. Un ajout cependant : le corps peut être transcendé, c’est-à-dire que sa condition mortelle peut être contournée, que la maladie et le vieillissement ne sont pas inéluctables : « faire marcher les paralysés, redonner la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, donner vie à une prothèse articulée, faire repousser un membre, comme la salamandre le fait naturellement, sont des souhaits souvent exprimés, parfois des promesses de la médecine[2]. » Les cellules souches se positionnent comme les précurseurs de ces incroyables possibilités, puissant mythe prométhéen qui engage une société dans le rêve d’une finitude enfin reléguée aux oubliettes. Aubrey de Grey, informaticien devenu bioingénieur, quant à lui, suggère que c’est « l’accumulation des effets secondaires du métabolisme qui finissent par nous tuer[3]-[4]. »

Intervient donc l’idée de renverser le processus du vieillissement. Ray Kurzweil parle d’une singularité, ce moment hypothétique de l’évolution technologique marquant le dépassement des capacités humaines par l’intelligence artificielle. Autre puissant mythe prométhéen où le corps de la singularité est un corps version 2.0 affranchi des contraintes biologiques qui le dégradent et le conduisent à sa dégénérescence. Corps glorieux, corps immortel, la convergence technologique est non seulement à l’aune de la fabrication du posthumain, l’homme augmenté, mais aussi à celle de nouvelles normativités. Il ne s’agit plus de comprendre le fonctionnement de la biologie humaine, mais « d’atteindre une nouvelle dimension et capacité d’affecter la biologie humaine[5]. »

Mythe d’un Avenir radieux, ce nouvel être humain conduirait à une amélioration sociale, d’où l’idée qu’améliorer la condition humaine est un défi fondamental. « Garantir l’immortalité du corps et de l’esprit, le transformer, le réécrire, le construire, améliorer l’humain et ses performances intellectuelles et physiques, bâtir une société nouvelle dans un âge d’or de richesse et de paix[6] », tel est le programme déjà inscrit en filigrane dans les comportements actuels face à la santé à travers le dépistage, la nutrition et le fitness. Il ne s’agit plus uniquement de transcender le mal, mais de remodeler l’homme, de procéder à de l’ingénierie humaine pour obtenir de chacun des comportements toujours de plus en plus normés.

En ce début de seconde décennie du XXIe siècle, les capacités techniques de la médecine ont quantitativement été multipliées par rapport au siècle précédent, « mais l’éventail des actions possibles pour améliorer la santé d’un individu, pour comprendre l’origine de la souffrance et éviter qu’elle ne s’aggrave ou se prolonge, n’est mobilisé dans sa toute-puissance que de façon exceptionnelle[7]. » La décision clinique, qu’elle soit diagnostique (médiation par l’univers technique) ou thérapeutique (déploiement de technologies et d’équipes médicales) met en jeu des interactions complexes hors de la stricte relation entre patient et professionnel de santé. Les coûts d’intervention, de mise en œuvre des technologies et du corps médical sont parfois disproportionnés par rapport au bénéfice attendu pour le patient. C’est tout le système des assurances publiques ou privées qui est ici interpellé. Faut-il couvrir les interventions coûteuses à bénéfice clinique faible ? Est-ce que se profile ici une médecine pour les nantis et les autres ? Quelle est la valeur de l’innovation médicale ?

La montée d’une toute nouvelle doctrine fondée sur les technologies de l’information, la « Médecine 4P » — personnalisation, participation, prévention, prédiction — est en voie de transformer le paysage de la pratique clinique. Il s’agit en somme de tendre vers un niveau zéro de la médecine, c’est-à-dire : dépister, diagnostiquer et soigner rapidement. Il faut guérir le patient avant même qu’il ne soit malade. Pour parvenir à un tel résultat, la « Médecine 4P » s’appuie essentiellement sur la fluidité des informations fournies et transmises aux professionnels de la santé par les technologies numériques dont dispose l’individu pour le monitorage de sa condition. L’autre avantage suggéré par la « Médecine 4P » permettrait non seulement de soigner l’individu en fonction de sa condition spécifique, mais procurerait également un effet de levier important pour améliorer éventuellement l’efficacité des diagnostics, de la prévention, des thérapies et du développement de nouveaux traitements, médicaments, normes et protocoles.

Face à ce programme[8] s’installe une désintermédiation de la médecine traditionnelle où il y a à la fois repositionnement et/ou élimination des intermédiaires jusqu’alors en place. L’individu aurait non seulement accès à une batterie de technologies, qui peuvent l’informer en direct à propos de son état de santé, mais il deviendrait celui par qui la santé arrive. Selon les discours des vulgarisateurs scientifiques à travers les médias de masse, la nutrigénomique lui fournirait tout ce qu’il a à savoir en matière de nutrition pour optimiser sa santé en fonction de son propre génome[9] ; la médecine régénérative, fondée sur les thérapies à base de cellules souches — autonomisation ultime de l’individu : l’individu réparé par lui-même — , offrirait la possibilité de traiter certaines conditions médicales incapacitantes — infarctus, diabète insulinodépendant, Parkinson, Alzheimer —[10] ; la biologie synthétique — étendre ou modifier le comportement de certains organes et/ou organismes (biological engineering) —[11] ; la génomique de type « Do-it-Yourself » — réaliser son propre séquençage génétique[12] pour y repérer des mutations potentiellement létales[13].

Ce qui se dégage de ce processus de désintermédiation de la santé, c’est que la vitesse à laquelle l’information est en mesure d’être fournie et de circuler permet une réactivité quasi instantanée. Le mot clé, ici, est « réactivité ». En fait, l’individu autonome aurait la capacité d’être réactif, c’est-à-dire de réagir pour éviter une aggravation de sa condition de santé même s’il est ou non bien portant. Il est autonome, il est celui par qui la santé arrive.

© Pierre Fraser, Ph.D., 2017 / texte

__________

[1] Bourdieu, P. (1977), « Remarques provisoires sur la perception sociale du corps », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 14, n° 14, p. 51-54 [51].
[2] Sicard, D. (2011b), « De la médecine sans corps et sans sujet à l’éthique », dir. Didier Sicard, Georges Vigarello, Aux origines de la médecine, Paris : Fayard, p. 409.
[3] « I define aging as the set of accumulated side effects from metabolism that eventually kills us. »
[4] Than, K. (2005), Hang in There: The 25-Year Wait for Immortality ― Interview with Aubrey de Grey, Live Science : http://bit.ly/o9oCPE.
[5] Heller M.J. (2002), « The Nano-Bio Connection and its Implication for Human Performance », Roco, Mihail C. and Bainbridge, William Sims, eds., WTEC : Converging Technologies for Improving Human Performance, U.S. National Science Foundation and Department of Commerce, p. 169.
[6] Maestruti, M. (2006), « La singularité technologique : un chemin vers le posthumain ? », VivantL’actualité des sciences et débats sur le vivant, Paris : Université Paris X, p. 8.
[7] Geoffard, P.Y. (2011), « La santé à l’heure des choix », Aux origines de la médecine, dir. Didier Sicard, Georges Vigarello, Paris : Fayard, p. 297.
[8] L’arrivée des puces RFID (Radio Frequency Identification) implantées sous la peau transmettant en temps réel des informations à propos de l’état du patient pourraient éventuellement transformer le paysage de la pratique clinique.
[9] Mutch, D., Wahlit, W., Williamson, G. (2005), « Nutrigenomics and nutrigenetics: the emerging faces of nutrition », The FASEB Journal, vol. 19. p. 1601-1602 [1602] (Nestlé Research Center & Center for Integrative Genomics).
[10] Mason, A., Dunhill, P. (2008), « A brief definition of regenerative medicine », Future Medicine, http://bit.ly/zdRxEt.
[12] Andrianantoandrol, E., Basul S., Karig, D., Weiss, R. (2006), « Synthetic biology: new engineering rules for an emerging discipline », Molecular Systems Biology.
[13] Au tournant du XXIe siècle, il en coûtait approximativement 1 million de dollars pour obtenir un séquençage génétique, 49 000 $ en 2010, [20 000 $ en 2012], et il en coûtera approximativement 1 000 $ vers 2015.
[14] Katsnelson, A. (2010), « DNA sequencing for the masses — The launch of a new technology marks a move towards small-scale sequencing in every lab », Nature News.

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