Intelligence artificielle, pertes d’emplois, marchands de peur et marchands de bonheur

Certains prétendent que l’arrivée de l’intelligence artificielle ne supprimera pas seulement les emplois les plus manuels, mais qu’elle supprimera même des emplois nécessitant des compétences intellectuelles avancées. Les images pour illustrer cette situation montrent soit des robots, soit des représentations de l’intelligence artificielle.

Pour  certains chercheurs, les sociétés industrialisées seraient désormais presque totalement devenues des sociétés où dominent des emplois à haute valeur ajoutée et à haut rendement cognitif. Pour d’autres, le fait que le modèle fordiste du travail soit presque relégué aux oubliettes, et le fait que, de plus en plus, le salariat laisse graduellement la place à une certaine forme de précariat, démontreraient hors de tout doute que le monde du travail se dirige essentiellement vers un paradigme où tout sera absorbé par les technologies numériques et l’intelligence artificielle.

Certes, il est possible de faire toutes ces affirmations, surtout que l’une des principales propriétés des technologies c’est d’absorber tout ce qu’elles approchent et touchent, parce qu’elles sont à la fois sociables et sociales. Par contre, que faut-il faire avec les données du Bureau of Labor Statistics[1] des États-Unis ?

Premièrement, en 1950, huit millions de personnes travaillaient dans le secteur agricole — soit 10 % de la main-d’œuvre globale américaine — pour nourrir plus de 150 millions d’Américains. En 2016, avec seulement deux millions de travailleurs, il est désormais possible de nourrir une population deux fois plus importante. Les entreprises manufacturières, pour leur part, produisent six fois plus bien qu’en 1950 avec 15 % moins de personnes. Et nous savons tous que l’automatisation de l’agriculture et du secteur manufacturier a largement réduit le besoin de main-d’œuvre dans ces secteurs économiques, créant ainsi de nouveaux emplois dans les secteurs du savoir et des services.

Deuxièmement, tous admettent sans problème que depuis les trente dernières années, les technologiques numériques ont investi les moindres recoins de nos vies et de l’économie. À première vue, il serait plausible de penser que nous sommes passés à une société où les emplois à haute valeur ajoutée et hautement cognitifs sont devenus la norme, mais ce n’est pas du tout le cas. En fait, 80 % des emplois qui existaient en 1914 sont des emplois qui existent encore et toujours aujourd’hui aux États-Unis. Par exemple, des 35 premiers secteurs d’activité économique qui occupent aujourd’hui la moitié de tous les travailleurs américains, seulement l’un d’entre eux est réellement nouveau : l’informatique. Et de toutes les emplois liés au secteur de l’informatique, ceux-ci ne représentent en définitive que 8 % de tous les emplois en sol américain.

Troisièmement, les 10 professions qui emploient plus de 25 % des travailleurs américains — vendeurs au détail, secrétaires, travailleurs de la restauration rapide, manœuvres, caissiers, concierges, commis de bureau, chauffeurs, infirmières — sont susceptibles d’être affectées par l’arrivée de systèmes intelligents qui mettront ces mêmes emplois à risque. Il n’y qu’à voir comment la restauration rapide a installé des bornes interactives de commande tout en réduisant le nombre de caissiers, comment le camion de livraison autonome a commencé à faire son entrée, comment les caisses en libre-service chez Wal-Mart et dans les supermarchés ont supprimé des emplois de caissiers, comment les services bancaires ont été automatisés, comment les entrepôts d’Amazon et autres grandes entreprises ont largement été automatisés, etc.

Quatrièmement, il est indéniable que de nouvelles entreprises et de nouveaux emplois seront créés à l’avenir. La question est dorénavant de savoir si ces entreprises qui créeront de nouveaux emplois ressembleront plus à GM et Wal-Mart qu’à Facebook qui arrive à desservir plus d’un milliard de personnes avec seulement 8 000 employés ou à WhatsApp qui gère 500 millions de clients avec moins de 20 employés ? Et il y a fort à parier que Facebook, Google et Amazon réduiront d’autant leurs effectifs humains au cours des prochaines années du moment que l’intelligence artificielle suppléera à certains types d’emplois aujourd’hui indispensables.

Et c’est là où interviennent les marchands de peur, en généralisant les pertes d’emplois dues à l’intelligence artificielle à tous les autres secteurs de l’activité économique, tout en utilisant les images fortes de la défavorisation. Mais il y a aussi les marchands de bonheur qui prétendent que, chaque fois que de nouvelles technologies automatisent certains emplois, que ces mêmes emplois perdus sont remplacés à l’équivalence par de tout nouveaux emplois qui n’existaient pas auparavant. En sociologie, rien n’est jamais aussi tranché, et les lubies et les phobies des uns ne font que véhiculer qu’une fausse image de la réalité sociale.

© Pierre Fraser, Ph.D., 2017 / texte

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