Mark Zuckerberg et l’éradication des maladies infantiles, Elon Musk et la planète Mars

S’il y a des entrepreneurs qui ont les deux pieds bien ancrés sur terre, il y en a d’autres qui, par leur seule fortune, pensent non seulement solutionner les grands problèmes existentiels de l’humanité, mais pensent aussi révolutionner la recherche scientifique.

On se demande parfois pourquoi les entrepreneurs ont le vent dans les voiles, alors qu’il y a à peine trois décennies on les considérait encore comme des besogneux. Mais voilà, la donne a changé, et l’entrepreneur est devenu, au milieu des années 1990, par un curieux revirement de situation, un genre de penseur des temps modernes, mondialisation oblige. Il représente désormais l’individu maître de son destin et architecte de sa vie, celui qui n’a pas froid pas aux yeux et qui posséderait une qualité qui manquerait cruellement au commun des mortels, la détermination. L’entrepreneur serait ainsi devenu le modèle à imiter. Plus encore, l’entrepreneur serait susceptible d’améliorer le sort de l’humanité.

Le numéro du Times de septembre 2013, titrait « Google peut-elle solutionner le problème de la mort ? », tout comme Ray Kurzweil et les transhumanistes qui, depuis 20 ans, après des milliards de dollars en investissement, promettent de reculer l’inéluctable échéance de la mort, sinon de la rendre caduque. Aux dernières nouvelles, nous mourrons tous, sans exception.

Mark Zuckerberg, le grand patron de Facebook, et son épouse, Priscilla Chan, ont annoncé un investissement de plus de 3 milliards de dollars « pour éradiquer d’ici la fin du siècle les principales maladies infantiles » qui affectent le genre humain. C’est une gentille idée de penser que si l’on devient assez riche, on peut commencer à jouer à Dieu, mais il y a aussi des limites vites atteintes à ce que ce pouvoir est en mesure de réaliser concrètement. Aux États-Unis, dans ce pays qui se veut le phare du monde libre, où la seule idée d’un service de santé public national est assimilé à du communisme, où une tomographie axiale pour dépister un cancer n’est possible qu’en déboursant le prix fort, il est facile de fabuler et de croire qu’il est possible que tous, sur la planète, puissent se payer des soins de santé.

Après tout, comme il est désormais possible, dans ce merveilleux pays, les États-Unis, de se payer de nouveaux organes, de faire appel aux services d’une mère porteuse, de passer avant d’autres patients pour une dialyse en allongeant quelques billets, de se payer des chambres de luxe avec service d’étage et téléviseurs 4K pour récupérer après une intervention chirurgicale, alors pourquoi est-ce que tous les gens, partout sur la planète, n’achèteraient-ils pas des soins de santé ? Ainsi, plus personne ne serait malade… C’est logique, non ? Malheureusement, et c’est inévitable, la formule proposée par Zuckerberg, aussi bien intentionnée soit-elle, s’écrasera et brûlera aussi spectaculairement que la fusée SpaceX d’Elon Musk portant le satellite de Zuckerberg qui était censé sauver l’Afrique. Au cas où Zuckerberg et son épouse ne le sauraient pas, 3 milliards ne représentent qu’une goutte d’eau pour « guérir, prévenir ou gérer toutes les maladies infantiles » dans cet océan de la recherche médicale. Par contre, ça fonctionne, et les gens croient, à partir d’images véhiculées par Zuckerberg, que la chose est possible.

La Fondation Bill et Melinda Gates — qui s’occupe de développement international, de santé à l’international, de programmes de développement public en sol américain et de problèmes de gouvernance à l’échelle planétaire —, malgré ses investissements de l’ordre de centaines de milliards de dollars, a à peine réussi à changer les conditions de vie de millions de personnes dans les pays émergents et en voie de développement. Les maladies infectieuses courent toujours, l’éducation est toujours aussi déficiente, l’économie continue à ramper, et les systèmes politiques sont toujours aussi incompétents et corrompus. Dans son propre pays, aux États-Unis, Bill Gates n’a pas réussi, avec sa fondation, à changer d’un iota la condition sociale des noirs et des hispanophones. Les travaux de Wilkinson et Pickett sont là pour le démontrer.

Pour leur part, le National Institutes of Health américain, avec un budget annuel de de plus de 30 milliards de dollars répartis dans ses 27 composantes de recherche et de développement, tout comme l’OMS avec ses importants budgets qui se chiffrent dans les dizaines de milliards de dollars, tout comme les grands centres de recherche des pays développés qui ont eux aussi des budgets de l’ordre de quelques milliards de dollars, n’ont jamais fait étalage d’une quelconque prétention à éradiquer les principales maladies d’ici la fin du siècle.

Elon Musk, patron de Tesla et Space X, quant à lui, estime qu’il en coûtera environ 10 milliards de dollars pour expédier des gens vers la planète Mars d’ici les dix à quinze prochaines années. À l’inverse, la Nasa, peu importe les scénarios proposés, estime chaque fois qu’une mission habitée vers Mars coûtera au bas mot 150 milliards de dollars.

Il est souvent dit que les entrepreneurs sont des visionnaires. Par contre, avoir une vision et avoir la capacité de réaliser une vision sont deux choses très différentes. C’est en ce sens que je souligne que certains entrepreneurs sont des hallucinés de leurs propres visions. Autrement dit, une vision doit être à la hauteur du financement de cette vision, et à plus forte raison lorsque cette vision prétend changer le sort de l’humanité ou de coloniser une autre planète. Mais plus encore, ce que ces hallucinations d’entrepreneurs nous disent, c’est que nous devrions tous être particulièrement inquiétés non seulement du fait que des entrepreneurs veuillent améliorer le sort de l’humanité — ce qui est extrêmement inquiétant et devrait tous nous préoccuper au premier chef —, mais aussi que nos institutions ont peut-être échoué à améliorer le sort de l’humanité.

Avec ce modèle de la réussite, évidemment, vient tout un bagage de codes visuels directement liés au succès. Il faut voir comment le discours iconique et infographique de la réussite se décline sous différents formes, pour comprendre qu’en ces temps où l’emploi se fait de plus en plus en rare, que celui-ci prend de plus en plus d’importance. Lorsque des figures comme Elon Musk et Mark Zuckerberg représentent de facto le succès et la réussite, tous peuvent légitimement s’identifier aux représentations visuelles du succès et de la réussite, car c’est bien la seule porte de sortie qui reste, à savoir que le succès et la réussite sont à la portée de tous ; le rêve américain en quelque sorte.

© Pierre Fraser, Ph.D., 2017 / texte

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s