Graisse : sa représentation visuelle

Dans notre société obsédée par l’apparence du corps, la notion même de graisse renvoie à deux réalités : (i) tissu adipeux du derme et surtout de l’hypoderme de l’homme et des animaux vertébrés, jouant le double rôle de réserve alimentaire et de couche protectrice contre le froid ; (ii) substance onctueuse d’origine animale employée en cuisine pour divers types de cuisson. La représentation visuelle de la graisse, pour sa part, reprend les mêmes thèmes et les aborde non pas en tant que graisse elle-même, le gras étant rarement représenté, mais bien sous les différentes déclinaisons qu’elle suggère: (i) le corps en débordement adipeux ; (ii) les signes précurseurs du développement adipeux (alimentation malsaine, sédentarité) ; (iii) les moyens déployés pour retrouver la santé. En fait, il suffit tout d’abord de montrer les ravages d’une alimentation malsaine et de la sédentarité, de signaler ce qui produit les ravages, et finalement de pointer les solutions.

Le corps en débordement adipeux

Concrètement, l’aversion envers le corps hors norme signale qu’il y a quelque chose d’anormal et que cette anomalie doit être rectifiée. Et cette aversion envers le corps hors norme n’a pas seulement à voir avec l’obésité, mais aussi avec le corps qui grossit, peu importe l’origine du grossissement. À ce titre, la grossesse est un cas de figure : « Grossesse ne rime pas forcément avec baleine échouée sur la plage. Grossesse peut aussi rimer avec sirène[1]. » Même dans le fonctionnement normal du corps de la femme, l’enfantement, l’idée de grossir, de devenir hors norme, inspire de la crainte. Ce n’est pas rien. Le phénomène indique vraisemblablement que l’aversion envers le corps hors norme a un ancrage socioculturel relativement profond et de nature morale. En ce sens, le corps obèse condenserait à la fois excès de graisse et opprobre. La nature même du corps obèse, son expansion, son relâchement, sa fluidité, sa découpe mal définie et sa tendance à exsuder inspirerait le rejet et l’aversion. Dès lors, le corps obèse suggère de se tenir à distance et de tout faire pour éviter d’y ressembler. Conséquemment, toute tentative de réduire les dimensions du corps obèse en se soumettant à une diète sévère, en faisant de l’exercice, en consommant des médicaments ou en subissant une quelconque chirurgie, répond à une finalité : contrecarrer chez les autres cette aversion que provoque le corps obèse. Cette volonté affirmée de contrecarrer chez les autres cette aversion suggère dès lors que l’aversion serait avant tout une opposition tranchée entre ce qui est considéré comme normal et anormal, délimitant ainsi les frontières du lien social : par exemple, être mince, dans la société du XXIe siècle, est considéré comme normal, alors qu’être obèse ou même en simple surpoids est considéré comme anormal.

Les signes précurseurs du développement adipeux

Avec l’arrivée des grandes industries au milieu du XIXe siècle, avec la migration des paysans vers les villes, avec la nécessité de disposer d’une main-d’œuvre de plus en plus abondante, il y a aussi eu nécessité de disposer de procédés de fabrication alimentaire à grande échelle qui ont fait basculer l’équilibre du pouvoir agricole depuis les petits producteurs au profit du complexe agroalimentaire naissant. Dans cet effort sans précédent de standardisation des aliments transformés et manufacturés, le complexe agroalimentaire a non seulement su répondre aux demandes des Américains, mais aussi à celles de plusieurs pays industrialisés tout au cours du XXe siècle. C’est à partir du milieu du XIXe siècle, aux États-Unis, que naît le complexe agroalimentaire. Composé de cinq grands secteurs — l’agro-industrie d’amont, l’industrie de transformation de la matière première, l’industrie de la transformation alimentaire, l’industrie de la distribution alimentaire, l’industrie de la restauration rapide —, le complexe agroalimentaire, par son seul poids économique, transformera les pratiques alimentaires et uniformisera certaines structures culturelles du goût, de la même façon que le commerce du maïs, du sucre et de la pomme de terre l’avaient fait avant la Révolution industrielle. Ainsi, le Big Mac, qui sera consommé à Paris aura le même goût que celui consommé à New York ou Beijing. Les céréales vendues par Kellog seront l’ordinaire du petit déjeuner, autant des anglais, que des canadiens, des américains, des italiens et des français. En somme, le goût s’est universalisé, uniformisé et démocratisé par le seul fait du poids économique et financier du complexe agroalimentaire et de sa capacité à investir une multitude de niches alimentaires.

Les moyens déployés pour retrouver la santé

À quoi l’individu est-il convié pour se prémunir des comportements et des attitudes qui favoriseraient la prise de poids ? La réponse est simple : adopter un régime alimentaire équilibré et pratiquer une quelconque activité physique. Autrement dit, les calories ingérées en surplus doivent être brûlées par une activité physique équivalente. Qui doit s’adonner à cette pratique ? Tout individu qui pense que ses propres comportements sont à risque, peu importe son statut socio-économique. À quel moment toutes ces calories ingérées doivent-elles être brûlées ? Pendant les moments de loisirs et de détente. Dans une société tournée vers le rendement et la performance où le travail occupe une part très importante, où l’individu est attaché aux milliers de fils invisibles de la communication, les seuls moments où il devient possible de garder la forme et de remettre son corps sur les rails de la santé, ce sont, ou bien les soirs de la semaine et le week-end, ou bien, tôt le matin avant de se rendre au travail. Encore là, ceci n’est accessible qu’à ceux dont le travail se répartit, les jours de semaine, sur l’avant-midi et l’après-midi. Pour les autres, dont les quarts de travail sont éclatés, il leur revient d’aménager leur temps pour y parvenir. La logique est simple : il faut, tout comme dans le monde professionnel, rechercher l’efficacité, planifier son temps, gérer ses activités, ses temps libres et ses relations interpersonnelles pour s’assurer de contenir le risque que représente la prise de poids. Le surpoids et l’obésité auraient ainsi peu de chances de survenir pour qui est flexible, pour qui a su domestiquer, maîtriser et gérer son temps, pourvu qu’il ait la volonté de le faire et la ferme intention de déployer tous les efforts nécessaires pour y parvenir.

À l’échelle de la planète, actuellement, selon les données de l’OMS, plus de 2,7 millions de décès sont attribuables à une consommation insuffisante de fruits et de légumes[2]. Des régimes proposés par l’américain William Banting au XIXe siècle, en passant par les recommandations du gastronome français Brillat-Savarin, jusqu’aux prescriptions des nutritionnistes du XXe siècle et du second millénaire, une ligne directrice est présente : l’intervention préventive est tentée, suivent régimes et restrictions. Côté intervention préventive, l’OMS vise deux niveaux : individuel et collectif. Sur le plan individuel, il est recommandé : d’équilibrer l’apport énergétique pour conserver un poids normal ; de limiter l’apport énergétique provenant de la consommation de graisses ; de réduire la consommation de graisses saturées et de gras trans ; de privilégier les graisses non saturées ; de consommer davantage de fruits et de légumes ; de consommer davantage de légumineuses, de céréales complètes et de noix ; de limiter la consommation de sucres libres ; de limiter la consommation de sel, toutes sources confondues, et veiller à consommer du sel iodé[3]. Sur le plan collectif, les gouvernements sont encouragés à formuler des recommandations diététiques et à les actualiser en s’appuyant sur des études scientifiques de source nationale ou internationale. Côté régimes et restrictions alimentaires, médecins, nutritionnistes et l’ensemble de l’industrie de la perte de poids ont déjà préparé le terrain et il est bien balisé, pour non seulement atteindre un poids idéal, mais surtout pour le maintenir.

© Pierre Fraser, Ph.D., 2017 / texte

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[1] Un cocon pour bébé, Maillots de Bain de Grossesse : Pour être la Sirène de la Plage ; http://bit.ly/1qWQau4, consulté le 8 juin 2013.

[2] OMS (2012), Alimentation et exercice physique : une priorité de santé publique, op. cit.

[3] OMS (2004), Stratégie mondiale pour l’alimentation, l’exercice physique et la santé, p. 5.